3Août
Christian Vachon
Histoire

Ce Monde qui ne veut pas perdre la Mémoire

Ou les conséquences désastreuses de l’Histoire

« La mémoire divise. L’histoire seule réunit »
– Pierre Nora

Le Monde ne perd pas la mémoire. Plus que jamais le passé demeure présent dans l’actualité. L’histoire fait irruption partout. L’histoire justifie tout. Poutine s’en réclame pour se saisir de la Crimée. L’État islamique veut faire revivre un califat disparu depuis près d’un siècle, faisant fi des frontières actuelles. La Chine se réfère à des cartes antiques pour fonder ses revendications territoriales. Nationalisme et fanatisme proposent des remèdes à tous les maux de notre planète basés sur la tradition, « voire sur le retour à un âge d’or supposé ».

« Make America Great Again », invoque un certain leader voisin. « C’est la vengeance du passé contre les promesses d’avenir radieux incarnées par le libéralisme et le socialisme », témoigne le spécialiste de la géopolitique Bruno Tertrais dans son éloquent essai La revanche de l’histoire publié chez Odile Jacob, un bref exposé d’une centaine de pages qui nous aide à mieux « comprendre le monde qui nous attend ».

D’un côté, il y a cette histoire qui m’enthousiasme, cette histoire qui passionne, qui nous aide à lire le présent. De l’autre, il y a l’histoire passionnelle, cette Histoire « avec sa grande Hache » pour emprunter l’expression de Georges Perec, qui mène aux excès de la passion politique, une histoire reconstruite, réinventée, mythifiée pour servir d’inspiration ou de repoussoir. C’est à ce genre d’histoire que veut nous mettre en garde Bruno Tertrais. « Plus le passé est instrumentalisé, plus le risque de conflits augmente ».

L’histoire a « trop bon dos ». L’histoire sert trop facilement d’explication, à « simplifier les phénomènes politiques complexes ». Bruno Tertrais nous invite à éviter cette manie trop commode de l’analogie, de ces évocations d’un éternel recommencement : le « nouveau moyen âge », le « nouveau Vietnam » qui permettent de se « dédouaner de l’inaction ». « Chaque crise devient une métaphore pour la suivante ». L’intervention américaine en Syrie va-t-elle bientôt être qualifiée de « nouvel Irak » ?

Il faut se méfier également de cette épidémie de nostalgie, du « c’était mieux avant », de cette tentation du retour aux sources en tant qu’antidote au progrès et à la mondialisation. On cherche « une histoire du confort ». On tricote un passé « aussi rassurant qu’une doudou ». Rien de mal à cela peut-on croire. Pas tout à fait, pas dans notre contexte actuel de réémergence des nations, des nations qui, pour un bon nombre d’entre elles, se disent « humiliées », souhaitent retrouver leur fierté, « revenir à l’état précédent ».

Si la nation se nourrit de l’histoire, « le nationalisme, lui, la dévore ». Dans les régimes autoritaires, les manipulateurs d’histoire, ceux qui façonnent les récits nationaux, rendent le peuple aveugle. La blessure historique devient une arme politique. « L’ennemi héréditaire » est responsable de « tous nos malheurs ». La figure mythique du « bouc-émissaire » prend alors souvent la forme de l’occidental, que ce soit à Moscou ou à Gaza.

Bruno Tertrais précise que les élites européennes « qui se voulaient être une avant-garde posthistorique et post-moderne n’étaient pas préparées à la résurrection du passé ». « L’Europe encaisse mal les chocs de l’Histoire ». La Russie, la Chine, l’Iran, la Turquie « ont un vrai sens de l’Histoire. Ces nations inscrivent leur action dans une logique historique de retour au passé ».

Dans son chapitre 4, l’expert en géopolitique entame un « tour du monde des fantômes du passé » fort révélateur. « La Seconde Guerre mondiale n’est pas finie en Asie » : l’unification chinoise demeure inachevée, le Japon n’a pas suffisamment « expié ». Le revanchisme hindou, à New Delhi, n’épargne ni le fondamentalisme islamique, ni l’impérialisme occidental. Le Moyen Orient sert de plateau à un festival permanent de la métaphore historique : croisade, nazisme, apartheid sont apprêtés de mille façons. Poutine, doué brasseur d’histoire, rassemble dans un même concept slavophilie et paranoïa antioccidentale, inscrit dans une même continuité tsarisme et stalinisme, glorifie le passé d’une nation russe « imperméable à toute notion de culpabilité ». La « nouvelle mission historique de la Russie », celle de redevenir une « troisième Rome », protectrice des « terres saintes », risque peut-être de s’opposer bientôt à celle de la Turquie d’Erdogan, le nouveau Mehmet II qui « ressuscite la fierté ottomane ».

Même les fantômes du passé ressurgissent dans le Nouveau monde, en terre d’Amérique, avec Donald Trump, nouveau champion du « monde d’hier », des mineurs de charbon et leurs familles, prônant une politique extérieure puisant aux sources du protectionnisme et du mercantilisme du XIXe siècle, et, pire encore, à un affrontement médiéval entre l’Islam et la Chrétienté.

Que faire? Du passé faire table rase? Non! Apprenons plutôt à faire bon usage de l’histoire.

D’abord, usons intelligemment des analogies. « Il n’y a pas au fond de bonnes ou de mauvaises analogies. Il n’y a que des analogies bien ou mal choisies ». « Comparer les mânes de la grande alliance de la Seconde Guerre mondiale à propos de la lutte contre Daech est inapproprié ». L’État islamique, contrairement à l’Axe Berlin-Tokyo-Rome du début des années quarante, « n’est pas une menace existentielle pour l’Europe et l’Asie ». De même, le populisme d’un Trump ou d’une Marine Le Pen n’est pas non plus du fascisme, « le nouveau nationalisme occidental est beaucoup plus défensif qu’offensif; la guerre n’est souhaitée par personne ».

« Mais si elles sont discutables en tant que slogans politiques, les analogies peuvent être légitimes en tant qu’outils heuristiques », en tant que méthode d’approche d’un problème. Comparer les États-Unis à la Rome impériale? Pourquoi pas, « s’il s’agit de comprendre en quoi la notion d’impérialisme appliquée à l’Amérique trouve rapidement ses limites, mais aussi pour réfléchir sur la longévité et la pertinence de l’exception américaine ».

Enfin, là où l’histoire est la plus utile, c’est pour essayer de comprendre pourquoi une situation particulière diffère d’une autre qui lui ressemble superficiellement. Le passé ne nous offre pas de leçon. Le passé ne se répète pas. Le passé, en fait, nous aide à questionner le présent, à proposer des alternatives aux problèmes.

Ne nous enfermons pas dans la Mémoire suggère Tertrais. Il ose même revendiquer les vertus de l’oubli (« non pas le négationnisme mais le silence »), l’acceptation et la mise de l’écart du traumatisme « comme une thérapie réussie », usant de cet exemple inspirant de l’Édit de Nantes en 1598. La justice peut parfois, et même souvent, être obstacle à la paix. « Il peut y avoir un temps pour l’oubli et un temps pour la mémoire, un juste moment pour faire émerger le souvenir »… et sans la revanche.

Tertrais invite par la même occasion à la connaissance du regard de l’autre, à connaître sa sensibilité pour éviter des maladresses « généralement innocentes mais parfois lourdes de conséquences ».

Cela implique également un questionnement sur les vertus du récit national. Faire douter de son histoire « n’est pas honteux ». Nous avons le droit d’apprécier le récit sans prendre le roman pour argent comptant. Nous avons le droit d’aimer le Métronome de Lorant Deutsch, tout en le dénonçant comme « un manifeste royaliste ».

Assumer son passé, ses moments glorieux comme ses moments honteux, c’est la moindre des choses, « même si cela ne relève pas encore de l’évidence à Moscou où à Pékin ».

« Mémoire partout, histoire nulle part », sommes-nous tentés de conclure. Bruno Tertrais tente tout de même de nous rappeler  que « la commémoration n’est pas l’histoire »,  que la mémoire se fait trop souvent sélective.

La mémoire demeure un outil arbitraire. L’histoire est une discipline scientifique, une discipline soumise au regard critique, une discipline nous forçant à « regarder le passé avec les yeux de la raison », à accepter les débats, ensemble, autour d’une table, et non sur les champs de bataille. Nous, les fervents de la discipline, aurons alors toutes les raisons de nous réjouir de cette « revanche de l’histoire » actuelle.

À consulter :

— Bruno Tertrais, La revanche de l’histoire, Odile Jacob.

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