14Nov
Christian Vachon
Histoire

Être enfant au Goulag

Au lendemain de sa prise du pouvoir en Russie en octobre 1917, Lénine inventa cette chose nommée Goulag, envoyant hommes et femmes jugés indésirables dans des camps de travaux forcés. Staline, au cours des années trente, va perfectionner cette invention, étendant ce Goulag au Grand nord soviétique, aux forêts de Sibérie, aux steppes du Kazakhstan, y conduisant près de vingt millions de personnes. Il va même internationaliser ces camps de travail, ouvrir les portes du Goulag aux déportés européens.

En 1939 et lors de la décennie suivante, l’URSS va annexer une partie de l’Europe centrale et orientale. Plus d’un million d’Estoniens, de Lettons, de Lituaniens, de Polonais, d’Allemands, d’Ukrainiens, de Hongrois, dont de nombreux juifs, vont être arrêtés et déportés, et ce, jusqu’au milieu des années 50. Parmi eux, de nombreux enfants et adolescents. Le système soviétique ne fait pas de discrimination, parents et enfants subissent le même traitement : une extrême cruauté.

L’historienne Marta Craveri et l’anthropologue Anne Marie Losonczy jettent un regard croisé sur ce pan longtemps occulté et méconnu de l’histoire du Goulag, celui des enfants déplacés de force des pays d’Europe centrale et orientale, dans Les enfants du Goulag, publié cet automne chez Belin. Elles nous offrent un mélange paradoxal et insoupçonné, une vision enfantine de la déportation où le danger et l’insolite deviennent la norme, où actes de violence et moments de découverte cohabitent dans la vie de tous les jours.

Marta Craveri et Anne Marie Losonczy (la chercheuse, d’origine hongroise, toute jeune, fut elle-même déportée en 1956 : son père était un des ministres du gouvernement Nagy qui s’est opposé aux Soviétiques lors de l’insurrection de Budapest au mois d’octobre de cette année-là), ainsi qu’une équipe de chercheurs de huit autres nationalités, ont enquêté entre 2008 et 2012 sur le projet Mémoire européenne du Goulag, recueillant plus de 180 témoignages sous formes d’entrevues (aux narrations souvent « habitées de silences et de non dits ») et aussi de lettres.

Ils ont rassemblé ce corpus, morcelant dans cet ouvrage les récits de vie de ces témoins en les coulant dans une chronologie progressive qui épouse les étapes de la vie infantile et de la déportation, tout en reflétant « les moments clés de la répression soviétique ».

Au commencement, il y a « l’arrachement » : l’arrestation, la nuit ou à l’aube (Iser, Lituanien de quatre ans, est arrêté avec sa famille en 1941 : son père, commerçant, a été condamné aux travaux forcés pour « exploitation de la main d’autrui »), ou en plein jour (comme dans ce lycée, en décembre 1949, pour l’Ukrainien Orest-Iouri, âgé de quinze ans, et ses camarades); le voyage en train (« vie et mort sur les rails ») (Austra Zalemane, six ans, en juin 1941 : « le voyage était terrible, tout le monde disait qu’on allait en enfer : « la Russie c’est l’enfer » »); le choc des lieux : la découverte du dénuement de la vie soviétique locale (Peep Varju : « Jamais nous, Estoniens, n’avions vu une misère aussi terrible »; Sonia Pancer : « Il n’y avait pas de barbelés, il y avait juste la forêt, la neige,… »). Il faut souvent s’atteler à construire soi-même son abri.

Vient le temps des « souffrances », un état permanent de faim (Irina Tarnavska : « Qu’est-ce qu’on avait faim! »), de froid, avec la maladie, le travail forcé et la peur.

Ce constant sentiment de peur est parfois traversé par des moments de fierté et de contentement quand l’entraide ou les aléas d’un transfert arrivent, pour un bref moment, à en alléger le poids accablant. Il y a des différences aussi entre les régimes de travail dans les villages (où les déportés sont abandonnés à eux-mêmes) et les camps.

Les parents meurent. Les enfants sont envoyés en orphelinat, « une vie réglée par des épidémies de typhus et de diphtérie, et par une violence massive entre enfants de tous âges et de multiples nationalités ». En vieillissant, les enfants vont tenter d’oblitérer cette mémoire de la douleur corporelle (les chercheuses ont été frappées « par la place relativement modeste de l’expression des émotions dans les descriptions explicites des souffrances endurées »).

Les enfants vont « grandir », surmontant jour après jour une succession de pertes, de deuils, de séparations. « L’exceptionnel deviendra le quotidien ». Ils en tirent, pour plusieurs, une fierté avec cette métaphore du Goulag vu comme une école (Klara Hartmann : « C’était comme une école… mais une école très amère »). On tente de leur inculquer les valeurs sociales, culturelles et politiques du régime soviétique (« En Amérique, il y a la famine et le chômage »), mais les parents vont évoquer inlassablement le pays natal, avec ses contes, ses chansons populaires (les histoires ukrainiennes de ses parents, lors des interminables soirées de l’hiver sibérien, sont les souvenirs les plus vifs que Nadejda Tutik garde de sa déportation). Des déportés vont conserver une image dédoublée de la Sibérie, celle de la peur, mais aussi de son étonnante nature, de l’abondance estivale de sa forêt, « à la fois belle et nourricière ».

Puis viennent les années 50, la mort de Staline, « l’éclatement, les retours de déportation ». Bon nombre des survivants conservent un souvenir très fort de cette traversée de la frontière du pays natal (Sandra Kalniete, en mai 1957, à son arrivée à Riga, en Lettonie : « il faisait beau, tout était accueillant et lumineux »). Ce n’est pas le cas de tous (Marite Kondrimaite : « Le retour en Lituanie a été une terrible déception (…). Tout était gris et sale. En Sibérie, il n’y avait pas d’automne, alors qu’ici toute cette boue »; Juazas  Milioutskas va se découvrir « déjà sibérien » en retournant en Lituanie en 1956, à un point tel qu’il va reprendre la route vers Irkoutsk : « Il gagnait bien sa vie en Sibérie »).

Les différences des vécus émotionnels vont être liées souvent aux conditions de l’accueil. Polonais et Baltes d’origine juive vont également vivre des modalités de retour très différentes : leur monde a été anéanti (Sonia Pancer : « C’est à ce moment-là que nous nous sommes rendus compte de ce qui était arrivé pendant la guerre »). Nombreux seront ceux à préférer émigrer ailleurs, aux États-Unis, en Palestine.

Ceux qui vont demeurer au pays natal, juifs ou autres, vont découvrir une société divisée, empreinte de suspicion. « Il faut taire et enfouir les traces du passé dangereux ». C’est l’objectif central des survivants. « Le silence épais les isole longtemps ».

Cette « hibernation » de la mémoire collective de la répression s’achève au tournant des années 90 avec la fin des régimes communistes en Europe de l’Est. On a, d’un coup, un besoin pressant de « se souvenir », de diffuser les témoignages de ces anciens déportés pour légitimer les nouveaux acteurs et institutions démocratiques (Sandra Kalniete, enfant du Goulag, milite en Lettonie pour que la répression soit reconnue par les instances européennes comme « génocide »). Cette mémoire devient enjeu politique. Il y a les victimes de la nation et les autres. Les juifs demeurent « mis à l’écart ». Aux pays baltes et en Ukraine occidentale, « les réprimés d’origine juives sont gommés de la construction officielle des victimes nationales de la répression soviétique ».

Marta Craveri et Anne Marie Losonczy nous offrent en annexe un exemple symbolique de ces destins singuliers cadrant mal dans toute « histoire nationale », le long récit de Juliana Zarchi, une juive lituanienne (avec une mère venue d’Allemagne) : « Je vis avec le sentiment que deux dictateurs ont cherché à éliminer ma famille définitivement. La famille a été écrasée par la roue du XXe siècle, avec tous ses événements (…). Toute ma vie, je me suis sentie différente. J’ai toujours été entre deux mondes. Je n’ai jamais été lituanienne en Lituanie, ou russe au Tadjikistan ».

Iser Slomovicius, lui, est conscient d’un autre douloureux paradoxe des victimes du Goulag. Juif, il survit à l’extermination grâce à la déportation. Son récit enlève une part de légitimité apocalyptique aux victimes de la répression communiste.

Craveri et Losonczy en conviennent : la grande diversité de ces récits tardifs de déportés rend aléatoire la construction d’une typologie.

Deux éléments toutefois s’en dégagent. La haine et la rancune y sont peu présentes (Juliana Zarchi : « De la haine? Mais pour qui? Le peuple russe? Si j’ai de la haine, c’est pour les nazis »). Émerge aussi dans les témoignages cette mise à distance d’une position de victime. « Ceux qui ont évoqué leur enfance avec nous se vivent et se donnent à voir comme des acteurs, bien plus que des victimes ».

Avec  le temps, les enfants de déportés ont pris conscience des souffrances endurées par leurs parents, un processus défini par Craveri et Losonczy comme « une incorporation transgénérationnelle des mémoires ».

Les enfants des déportés reconnaissent une dette de vie envers leur père, leur mère. Le sacrifice de leurs parents était le prix de leur survie. Laissons une dernière fois la parole à Juliana Zarchi : « Ma mère… Quand vous voyez ce que peut faire une mère seule dans un pays étranger, vous mesurez de quoi une mère est capable ».

À consulter :

— Marta Craveri et Anne Marie Losonczy, Les enfants du Goulag, Belin, coll. Contemporaines.

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