9Mar
Christian Vachon
Essais

Les Chinois et les autres

Comprendre la Chine grâce à ses relations  diplomatiques, commerciales, religieuses avec le reste du monde, c’est l’approche originale, féconde, lumineuse que nous propose le sinologue canadien Timothy Brook (l’auteur, en 2010, d’un acclamé Chapeau de Vermeer) dans son Le léopard de Kubilai Khan : une histoire mondiale de la Chine.

Cette traduction de Great State : China and the World, originellement publiée l’automne dernier, aux éditions Payot, est une fresque de plus de 500 pages, en treize chapitres – treize tableaux -, où, sur huit siècles, défilent une galerie de personnages :  princesses persanes, marchands coréens, pirates portugais, missionnaires jésuites, tous réels, tous emblématiques des rapports troubles,  des tensions au cours de l’histoire, entre la Chine et ses voisins, les « dix mille autres pays ».

Le récit débute au XIIIe siècle, avec l’empereur Kubilai, descendant du conquérant mongol Gengis Khan (Brook nous rappelle cette singularité de l’expansion coloniale de la Chine : depuis l’invasion mongole au XIII siècle, « la croissance géographique de la Chine a été principalement le fait des non-Chinois qui l’ont conquis.  La Chine n’est pas devenue  un méga-État en conquérant les autres, mais plutôt en se faisant conquérir par d’autres (…) histoire invisible aux yeux de la majorité des Chinois d’aujourd’hui »), galopant, au milieu d’une chasse royale, « avec un léopard derrière lui sur le dos du cheval ».  Kubilai, de la dynastie Yuan qui sera supplantée, le siècle suivant, par les Ming, est l’introducteur du concept du Grand État chinois, cette conviction profonde que la famille impériale possède le droit (confié du Ciel) d’étendre son autorité au monde, et d’intégrer toutes les entités politiques et leurs dirigeants en place dans un système.  Une frontière suprême, toutefois, « sépare le Ciel de la Terre » :  les Chinois d’un côté, les étrangers de l’autre. « La seule manière de mettre le monde en ordre est de respecter cette frontière ».

Cette relation dynamique avec le monde se développe pendant près de trois siècles, soutenue, entre autres, par une diplomatie maritime agressive, telle qu’en témoigne, au chapitre 4 (« L’eunuque et son otage, Galle, 1411) le récit de l’eunuque Zheng He, celui de cette flottille du Grand État, partant à l’Île de Ceylan, pour proposer au roi de l’endroit sa « soumission » au nouvel empereur Ming, alors qu’au même moment se renforce les frontières entre Chinois et étrangers (le chapitre 5 : « Le naufragé et le marchand de chevaux, Zhejiang/Beijing, 1488 », les tribulations d’un marchand coréen en voyage vers Beijing, nous en livre un bel exemple).

Mais cette ouverture maritime de la Chine devient menaçante, au XVIe siècle, lorsque arrive, par bateaux, venant d’un lointain continent, et de pays n’étant pas tributaires, des marchands désireux de se livrer à des activités commerciales privées, qui ne se distinguent guère, pour les Chinois, de la piraterie (chapitre 6 : « Le pirate et le bureaucrate, Canton, 1517).  L’empereur  Jiajing y remédie, en 1529, en fermant les côtes de toute la Chine, interdisant même à tout navire chinois, équipé de plus d’un mât, de prendre la mer.  C’est la fin, en fait, de la grande diplomatie maritime.  La Chine décide, d’elle-même, de se tenir à l’écart des relations mondiales pendant plus de trois siècles.

Ce repli ne facilite guère la vie des Chinois à l’étranger (chapitre 7 : « L’Anglais et l’orfèvre, Bantam, 1604), alors que des missionnaires jésuites audacieux, faisant fi des menaces, pénètrent la forteresse du Grand État chinois (chapitre 8 : « Le missionnaire et son converti, Nanjing, 1616), et aboutissent à ce que les « Européens finirent par en savoir nettement plus sur la  Chine que les Chinois sur l’Europe ».  Cette divergence « va peser sur les relations entre la Chine et l’Occident jusqu’au XXe siècle ».

La Chine n’est toutefois pas immobile.  À la suite d’un malencontreux marché, au début du XVIIIe siècle, entre un prêtre tibétain et le protecteur mongol du territoire, la dynastie mandchoue des Qing attire le Tibet dans l’orbite de la Chine « de manière que nul  n’aurait pu deviner sur le moment »  (chapitre 10 : « Le lama et le prince, Kokonor, 1719).  Plus que jamais les Chinois comprennent où la Chine s’achève, et où le monde commence, « et le Tibet se trouve de leur côté de la ligne ».

Les « dix mille autres pays » font, par contre, de moins en moins fi de cette séparation.  Depuis le XIXe siècle, l’opium produit par les plantations britanniques en Inde, est expédiée et vendue en Chine, au mépris de la volonté des Qing, de manière extrêmement profitable pour les marchands anglais.  De plus, au début du XXe siècle, les Européens traînent, partout, en toute liberté, à Beijing, une présence impossible à peine une décennie plus tôt (chapitre 12 : « Le photographe et son coolie, Johannesburg, 1905).  Ils sont équipés d’appareils photos.  Ils vont ramener des images de jeunes hommes soumis à la torture, au démembrement, des pratiques –ce que les artistes photographes négligent de mentionner- alors en voie de disparition.  Le portrait d’une Chine « comme un pays à jamais cruel , arriéré et privé de justice » va persister, ainsi, dans l’imaginaire occidental.

Le dernier chapitre porte sur le procès, en 1946, d’un homme politique chinois accusé de trahison (chapitre 13 : « Le collaborateur et son avocat, Shanghai, 1946), qui incarne les « pressions et contradictions de cet ère :  la réalité qui sous-tend l’invasion de la Chine par le Japon, en 1937,  n’est pas que la Chine se divise contre le Japon (celui-ci étant l’État étranger qui sut le mieux tirer parti des divisions internes de la Chine) mais bien davantage qu’elle se divise contre elle-même ».

Mais cette Chine, occupée et démembrée, ne disparaitra pas, car nombreux seront ceux qui « continueront à cultiver son essence ».  Et ce ne seront pas les nationalistes de Chiang Kai-shek  « au modernisme confus » qui assureront son renouveau, mais les communistes iconoclastes de Mao Xedong.

En Épilogue, Brook souligne, bien sûr, cette grandeur restaurée de la Chine, qui s’assure « de ne plus jamais laisser un conquérant étranger envahir son territoire », tout en pointant les aspects quelque peu mensongers du discours d’une Chine «victime de l’impérialisme ».  «Que la Chien ait pu infliger une « humiliation nationale » à un autre État ou à un autre pays dépasse l’imagination de la plupart des Chinois (…).  Pour les Mongols, les Ouïgours, les Tibétains, quand ils regardent la Chine, ils ne voient pas une patrie, mais l’héritière présomptueuse d’un régime colonial qui a disparu avec l’effondrement du Grand État Qing, en 1912 ».

 Ce concept d’un Grand État chapeautant le monde, et y mettant de l’ordre grâce au tribut (vous payez, et on ne s’immisce pas dans vos affaires) demeure en vogue, plus que jamais, à Beijing.  On y favorise des relations commerciales, non plus basées sur l’égalitarisme, mais sur l’esprit confucianisme de la soumission du faible au fort :  « soumettre la souveraineté économique des États faibles aux choix de la Chine sans canonnière ni travailleur humanitaire en vue ».   Et les exemples abondent :  l’endettement de l’Équateur « en faisant une filiale de la Chine », la prise de contrôle du Sri Lanka,…

La suite :  une Chine assurant la stabilité mondiale, régissant les « dix mille autres pays » ?   « Nous ne pouvons même pas commencer à l’imaginer  (…).  Les seules certitudes que nous puissions avoir sont que les relations de la Chine avec le monde continueront à évoluer et que nous n’aurons pas atteint la fin de la version de l’histoire de qui que ce soit ».

–          Le léopard de Kubilai Khan : une histoire mondiale de la Chine.  Timothy Brook, Payot.

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