11Avr
Christian Vachon
Sciences et technologies

Perdre sa tête

Une absurdité, une aberration la greffe de tête humaine? Peut-être plus. En juin 2013, dans un article publié dans le Surgical Neurology International, le neurochirurgien italien Sergio Canavero expose le projet de « stabiliser la tête d’un volontaire sur le corps d’un autre être en état de mort cérébrale ». Il va promettre par la suite une première tentative de greffe de tête humaine avant la fin de 2017. Cette vaste entreprise médicale – difficile de ne pas y ajouter le qualificatif d’horrifiante – provoque une onde de choc médiatique et éthique, suscitant de multiples controverses.

Philippe St-Germain, enseignant la philosophie au collège Ahuntsic, bien aux faits des discours liés à ces expérimentations (il a déjà publié en 2012 L’imaginaire de la greffe. Le même et l’autre dans la peau), prend toute la mesure de ce projet qui dépasse l’entendement dans La greffe de tête : entre science et fiction, publié chez l’éditeur Liber ce mois de mars, rappelant la préhistoire de ce type d’expériences qui ne cessent de virevolter entre la science et la fiction, approfondissant les enjeux éthiques, tout en évitant les jugements et opinions trop tranchés. Car, aussi horripilante qu’elle puisse paraître, la greffe de tête humaine permet de renouer avec un très vieux rêve, celui de « franchir les limites traditionnellement ou naturellement assignées à l’humain, notamment au regard de la mort ». Un savant fou ou un bienfaiteur le docteur Canavero?

Scientifiquement, l’entreprise n’a rien d’extravagante. Le Russe Vladimir Demikhov a réussi en 1959 à greffer la tête et les pattes avant d’un chien sur un autre. L’expérience a même fait l’objet à l’époque d’un article du Life Magazine (le chien à deux têtes a survécu quatre jours). Un chirurgien américain, Robert J. White, a effectué des travaux semblables sur des singes au cours des années 70.

Philippe St-Germain explore la fiction engendrée par ce genre d’expérimentations : Frankenstein, bien sûr, mais aussi les films de Méliès du début du cinéma, The Brain That Wouldn’t Die en 1962, The Thing With Two Heads en 1972, et autres chefs d’œuvre de séries B. Il en conclut que « si Canavero était un grand cinéphile, il saurait que les greffes de tête ont tendance à mal tourner ». Plus souvent qu’autrement, la créature tente de prendre la revanche sur son créateur.

En fait, Canavero se comporte comme le personnage d’un feuilleton, d’un comic-book à la Dr Strange (un chirurgien, ayant des connaissances en magie, aussi brillant qu’égoïste), dont il est lui-même l’auteur, le metteur en scène, un super-héros, ayant comme tout super-héros son « némésis » (reflet inversé de ses pouvoirs et de sa personnalité), un principal ennemi ayant pour nom Arthur L. Caplan, professeur de bioéthique à New York, un chercheur préoccupé par les enjeux identitaires et psychologiques (« Le cerveau n’est pas contenu par la tête, comme un objet dans un panier (…). Il faudra s’attendre à un sérieux déséquilibre mental »).

Comme dans tout univers de comics, le super-héros Canavero a aussi des alliés, s’associant au Chinois Xiaoping qui a supervisé la greffe de la tête d’un singe en janvier 2016, et au Coréen, le docteur C-Yoon Kim, qui a rétabli des mouvements moteurs chez huit rats dont la moelle épinière avait été sectionnée puis refusionnée.

Canavero a aussi trouvé sa « créature », son cobaye, Valery Spiridenov, ce volontaire russe qui souhaite participer à l’aventure après avoir trouvé le chirurgien sur Internet, un être malade, désespéré, dont le propre corps est voué « à une amyotrophie progressive et intraitable ». Quel regard doit-on alors porter sur Canavero? « Comment ne pas vouloir aider les gens qui ont l’impression d’être emprisonnés dans leur propre corps? ». « Pourquoi ne pas leur donner une chance? ». Le questionnement est aussi d’ordre juridique. La greffe de tête implique en fait deux décapitations (c’est gory!). Est-ce que cette expérience se rapproche du meurtre? Du suicide assisté?

Le projet médiatisé de Canavero engendre à son tour des fictions littéraires (un roman pour adolescents, Noggin en 2014, Corps désirable de Hubbert Haddad en 2015, …), des fictions s’attardant, si on peut dire, sur ce «casse-tête » mental : que ou qui devient le greffé? La tête habite le corps étranger, ou le contraire se produit-il? La greffe qui transforme le rapport de soi en soi, en rapport à l’autre. L’explorateur métaphysique St-Germain en arrive à ce point crucial, au « graal » inattendu de sa quête. L’expérimentation de Canavero devient un pont entre la philosophie et la science-fiction, elle est l’occasion unique de répondre à « certaines des questions les plus importantes de l’histoire de la philosophie dont celle de l’identité : la personne greffée demeure-t-elle la même qu’elle était avant la chirurgie »? La personne est-elle le cerveau ou le corps? Où est le moi?

Canavero, il faut l’accorder, peut permettre de rendre tangibles des interrogations qui, jusque-là, demeuraient abstraites. Canavero devient réellement ce super-héros, fer de lance d’une nouvelle révolution copernicienne « qui modifierait de fond en comble le regard que l’on porte sur l’humain, la conscience, la vie et la mort ».

Un Canavero bienfaiteur du genre humain donc? Demeurons sceptique. Canavero, qui s’avoue volontiers « n’être pas normal », correspond sur bien des points à cette définition minutieuse du scientifique déjanté de l’essai de Després Pourquoi les savants fous veulent-ils détruire le monde?, affectant un comportement asocial, marginal, dissimulateur, se vantant de pratiquer une science « excessive », destructrice de tabous. Le super-héros préfère aussi les médias aux tribunes scientifiques, devenant même une vedette de la culture populaire, avec ce « possible » de la greffe de la tête qui stimule l’imagination, « dilatant l’espace disponible à la spéculation ».

La « monstruosité » de la greffe soulève en fait la passion d’un public qui s’y intéresse souvent comme un spectacle, perdant face à « tout objet entrant de plain-pied dans la culture populaire », toute espèce de distance critique à son égard (« Ils s’y meuvent au lieu de le déchiffrer », comme l’écrivait si bien Umberto Eco). Preuve de cette intronisation populaire, Canavero est même devenu, en 2015, la vedette d’un jeu vidéo, Metal Gear Solid V : Phantom Pain.

Ultimement, la vedette de cette expérimentation sera-t-elle le sujet greffé? La victoire de « l’autre » sur le « moi »? La victoire prométhéenne sur la mort? Quoi qu’il en soit, rien n’indique que le passage à l’acte influencera les discours, les commentateurs restant sans doute plus enclins à décrire l’entreprise comme une abomination, et plus rarement comme un exploit.

À consulter :

— Philippe St-Germain, La greffe de tête : entre science et fiction, Liber.

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