Pourquoi tant de haine ?

Christian Vachon - 10 mars 2026

Percutant et audacieux, ce dernier numéro de la docte revue québécoise Argument (vol. 28, no1, automne-hiver 2025-2026) jetant un regard inopiné sur la haine, ce fléau de l’humanité. François Dugré, dans son « Haine de Dieu », traite de cette « plus vieille haine du monde » réactivée, au Proche-Orient, un jour d’octobre 2023, une haine qu’il n’hésite pas à dire non identitaire, mais de nature religieuse. « L’origine du problème est essentiellement le problème de l’origine de l’Islam, » un Islam sauvant le message envoyé par Dieu « que les Juifs ne cessent de trahir, d’altérer ou de falsifier. » Il cite, en appui, ce discours de Daniel Sibony : « Le Coran avait mangé la Bible, pris sa matière, comme un fruit, et recraché les noyaux, les Juifs, et voilà qu’après treize siècles ils reviennent. Ils font un retour dans le réel. »

Une certaine « déthéologisation » du conflit, pour expurger cette haine, est certes souhaitable, mais nous nous en approchons guère, loin de là. Et comme le souligne Pierrette Beaudoin, une autre collaboratrice à ce numéro, l’arrogante Israël, avec son messianisme, poursuit de son côté « une marche folle vers l’abîme », ignorante de ce primordial avertissement de Nietzche : « veille en combattant un monstre à ne pas devenir un monstre toi-même. »

Fort profitable, également, ce texte du directeur de la revue Raphaël Arteau McNeil, « Le visage de la haine », sur les désillusions des philhellènes, ces romantiques européens rejoignant les rangs des Grecs lors de leur guerre d’indépendance dans les années 1820. Ceux qui croyaient retrouver « l’héroïsme immortel de l’esprit grec » vont plutôt y rencontrer le « visage sidérant de la haine brutale » : « Pas un Turc ne doit subsister sur la terre de Morée. » La leçon est claire : « la haine est une passion indéfendable et pourtant elle demeure liée à notre triste humanité. »

Le philosophe Raphaël Arteau McNeil précise davantage : « une large partie de cette magnifique culture grecque n’est que ça : une profonde et sérieuse réflexion sur la violence humaine. » Il pointe, en guise d’exemple, cette Iliade où Homère montre « le travail humain de la haine jusqu’à ce que les dieux interviennent. »

Irremplaçables Grecs, si fins critiques de la nature humaine, on y revient encore et toujours. Au sein du même numéro, Patrick Moreau, enseignant en littérature, dans son « Sous peine d’être ignorant : Antigone et l’esprit tragique », soutient que faire de la pièce de Sophocle un « plaidoyer en faveur de la désobéissance civile », c’est passer à côté « du sens profond de cette tragédie travaillée par son impartialité [on n’y retrouve aucun méchant] : la découverte d’une vision problématique du monde. » L’univers dans lequel nous vivons n’est jamais univoque, « il menace sans cesse de nous échapper ». La tragédie, c’est accepter cette vérité. Il faut affranchir les grands conflits de l’interprétation naïve du combat entre le bien et le mal. Antigone n’est pas un « récit engagé ».

À lire aussi, dans ce copieux Argument, cette « Lettre à Madame de Staël sur l’art perdu de la conversation » où l’universitaire Daniel Tanguay déplore qu’en nos temps contemporains, la « superposition de confessions personnelles » étouffe toute conversation véritable (ce qu’a su si bien pratiquer, avec élégance, dans les salons du début du XIXe siècle, Madame de Staël) : « on aime parler de soi dans des longs monologues où l’on révèle les moindres détails de son existence, sans se douter que celle-ci peut révéler un intérêt limité pour les auditeurs. »

Étonnant, également, ce « Vie et mort en Iran, regard sur les rituels funéraires » où le chercheur iranien Hassan Fattahi nous dévoile, inopinément, une jeune génération perse s’éloignant de l’Islam et des pratiques religieuses.

Très apprécié et préoccupant, enfin, le « Fétichisme de la réussite » de Stéphane Chalifour où  l’enseignant en sociologie constate que la standardisation à la baisse des exigences et la dilatation des contenus provoque en lui ce questionnement : « Que réussissent nos étudiants au juste ? » Qu’est, en fait, « le sens véritable de ce qu’on appelle la réussite ? » Réussir, apparemment, n’est plus apprendre. Chouchoutons-nous, trop longtemps, l’estime de soi ?

– Christian Vachon (Pantoute), 8 mars 2026

Essais québécois

La haine : Sous peine d'être ignorant : Antigone et l'esprit tragique

Collectif - Liber

Tout le monde croit savoir ce qu’est la haine, mais pour peu qu’on s’y frotte, la chose s’avère épineuse. Certains pensent qu’à l’instar de l’amour la haine relève de l’expérience courante qui porte en elle son évidence propre et ne saurait donc se prêter à une définition. Ce thème retors et omniprésent de la haine autorisait une multitude d’entrées tant il convoque diverses approches, politiques, artistiques, disciplinaires. La récolte est abondante et diversifiée.

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