Gilles Archambault, nonagénaire, s’étonne de survivre et de cette sérénité soudaine qui lui permet d’affronter le néant sans inquiétude, devenant curieux des moments qui lui restent à connaître. La vieillesse n’est pas naufrage.
Et l’écrivain a toujours le goût d’écrire, certes sans excès. Son Puis je serai seul, publié chez Boréal cet hiver 2026, rassemble d’abord près d’une vingtaine de brefs récits, des petites doses bienfaisantes de pensées vagabondes ayant un effet thérapeutique immédiat pour qui souffre d’amertume, pour nous, lecteurs et lectrices, qui, ayant parcouru un bon bout de chemin dans la vie, nous interrogeons sur l’isolement, la perte d’êtres chers (« la nécessité de la solitude s’impose à la fois inutile et inévitable »), le ralentissement, la contrainte des déplacements (le passeport : « j’hésite à le détruire, [j’ai] l’impression de détruire une partie importante de mon passé »).
Il y a aussi tous ces souvenirs, ce passé à gérer, à ruminer. Le vieil auteur déplore son enfance à l’eau bénite. « Qu’étaient donc ces gens pour qui l’Église de Rome n’existait pas ? Il y a belle lurette que je ne tourne plus en ridicule le dadais que j’étais. On me menait en bateau; était-ce bien grave ? »
Gilles Archambault confesse, en fait, qu’il a perdu beaucoup de temps dans sa vie, un peu comme nous d’ailleurs, « à déplorer les chances [qu’il n’a] pas su saisir au vol. » C’est en bannissant en lui le moindre désir de réussite, s’aperçoit-il, que la vie lui paraît « presque sereine ».
Et pour se tirer des détresses d’une adolescence compliquée, il devient romancier : « J’ai voulu écrire, j’ai écrit. » Il se considère, toutefois, lui, « le fils d’ouvrier », ayant quitté l’école prématurément à treize ans, comme un hurluberlu dans les milieux intellectuels.
Il a maintenant dépassé « l’âge du roman », convient-il, n’ayant plus l’énergie de l’écriture d’un manuscrit de deux ou trois cents pages. « Les sujets à la mode [l]’indiffèrent. »
Il nous offre tout de même, surprise, des condensés d’existence fictives, une quinzaine de nouvelles de deux à trois pages avec, toujours chez Archambault, ce « refus du superflu » : quelques mots suffisent pour nous plonger dans de longues méditations. Ces nouvelles abordent des thèmes au cœur de sa vie, au cœur de nos vies : la passion amoureuse, l’apprentissage, l’imposture et l’inspiration.
Il y a, enfin, cette dernière nouvelle au titre provocateur : « Gilles Archambault est mort hier », preuve manifeste, par cet éloge prématuré, que, même à un âge avancé, rien n’interdit les divertissements. Ne conte-t-il pas, dans cet ultime récit, que « les écrivains sont tous plus ou moins menteurs », lui qui se vante de trouver normal que « [ses] livres passent inaperçus », sachant, pourtant, que ses dernières parutions s’arrachent à des centaines d’exemplaires. Et un autre recueil, bravo !, est prévu pour l’an prochain.
– Christian Vachon (Pantoute), 22 février 2026
Puis je serai seul
À l’instar d’un écrivain qui lui est cher, l’auteur de ce livre a il y a quelque temps déjà dit adieu au roman. « Je suis tout simplement passé à autre chose, écrit-il. Autre chose qui ressemble au néant. » Difficile de ne pas sentir dans ces mots la présence de la mort, qui guette sans se décider à frapper. De néant, toutefois, il n’est pas encore tout à fait question. Si sa lente approche, inévitable et parfois pénible, entraîne une contraction de la vie, elle donne aussi lieu à un resserrement de l’écriture. Le temps ralentit, l’observation s’affine, les souvenirs affluent. La brièveté n’est alors pas tant le signe d’un manque d’énergie qu’un refus du superflu et des passions excessives.
Ce recueil, qui conjugue récits personnels et nouvelles, porte à son paroxysme l’art de la suggestion que l’auteur polit depuis de nombreuses années. En quelques paragraphes à peine, chacun de ces trente-cinq textes nous offre des concentrés d’existences que bien des romans seraient incapables de déployer. C’est peut-être là le plus grand talent de Gilles Archambault : saisir, par son propre regard ou celui emprunté aux personnages qu’il invente, ces petites et grandes vérités qui surgissent inopinément dans notre quotidien pour sitôt disparaître en laissant derrière elles l’impression diffuse d’une leçon de vie.
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