Comment nous sûmes éviter de péter au frette

Christian Vachon - 16 février 2026

En quittant l’Afrique et en montant vers le nord, il y a plusieurs centaines de milliers d’années, Homo Sapiens frissonne. Trop souvent. Trop longtemps. Au lieu de choisir la solution facile, soit de déguerpir vers son chaleureux continent africain pour éviter de péter au frette, il choisit plutôt de lutter et de résister à ce froid. Deux historiens français, Olivier Jandot et Renan Viguié, nous transportent dans cette épopée plus que millénaire du combat pour la chaleur en 37 chapitres, comme ce 37 degré Celsius, la température du corps humain. Les chapitres sont bourrés d’anecdotes et d’érudition, convoquant Balzac, Colette et Brassens, dans cet ouvrage qu’est Peuple des frileux, publié chez Grasset. L’histoire du froid en est une bien connue chez nous, au Québec, une histoire devenant de plus en plus cruciale, car il faudra bientôt faire le choix du confort ou de la santé de la Terre.

Les auteurs rappellent d’ailleurs que ce qui peut être une évidence : l’idée qu’il faille chauffer nos habitations à 20 degré Celsius pour être confortable n’est qu’une construction psychologique, une invention des années 1970 n’ayant rien de scientifique. Ils nous rappellent aussi que le froid ne rend pas malade : nous sommes seulement exposés à plus de virus se propageant durant l’hiver.

Le seul danger du froid, c’est l’hypothermie, cette chute dramatique de la température du corps descendant en dessous de 30 degré Celsius. Pour maintenir constamment une température corporelle élevée, Homo Sapiens a fait preuve d’une « inventivité sublime » : coudre des vêtements de plus en plus sophistiqués grâce à des aiguilles en os. Et comme enveloppe protectrice, rien n’égale d’abord la performance de la fourrure, trois fois plus efficace qu’un lourd gilet de laine. Cette ère est toutefois révolue.

Ayant su bien se couvrir, Homo Sapiens s’assure ensuite, grâce à son habitation, une seconde enveloppe protectrice contre le froid. Nos deux historiens, toutefois, attestent que ce combat fut très ardu et que le confort thermique n’est qu’une acquisition récente. L’isolation — nos murs, fenêtres et planchers n’étant que des passoires à courants d’air — a longtemps laissé à désirer, et le chauffage central n’existe encore que dans 50% des habitations en France dans les années 1970.

Un thermomètre gradué en degrés Celsius indiquant une température diurne hivernale de −17 °C. Crédits photo : Mysid.

En fait, le confort des uns n’est pas le confort des autres. Les Inuits ont su bien s’accommoder de la température juste au-dessus du point de congélation de leurs igloos. Et puis, lorsqu’il fait trop « frette » dans nos logements, nous avons toujours le bonheur de pouvoir se réfugier sous la couette, un endroit où il fait toujours chaud grâce à la chaufferette naturelle de notre corps.  Et on vous recommande aussi de conserver vos chaussettes au lit, garantissant un endormissement plus rapide (bien que cela puisse tuer l’amour).

En se simplifiant la vie (il suffit d’appuyer sur un bouton), la gestion du chauffage s’est éloignée de notre quotidien, perdant de sa primauté. Pendant des siècles, il fallait allumer le feu, qui était facteur de sociabilité (on se rassemble autour, on rôtit par devant, on gèle par derrière, on converse de tout). Le feu, qui est à l’origine du mot foyer, va cesser d’être avec la généralisation du chauffage central, alors qu’il était le cœur vivant de la maison depuis des temps immémoriaux.

Le feu de foyer disparaît peu à peu à partir du XVIIIe siècle, avec l’efficacité du poêle, du charbon et du mazout, puis, au milieu du XXe siècle, avec le triomphe du gaz (47% des chauffages centraux en France) et de l’électricité (victorieuse au Québec). Pourtant, signalent les deux historiens, l’attachement à la présence vivante du feu dans la maison, tout comme celui à la cheminée, demeure viscéral. Ils restent, dans l’imaginaire de bien des gens, les âmes de l’habitation.

Le chauffage est devenu une question environnementale  au milieu du XXe siècle, lorsqu’on s’est aperçu qu’avec la consommation des énergies fossiles (charbon, mazout, etc.), il détériorait la qualité de l’air : trois quarts des fumées urbaines étaient la responsabilité des foyers domestiques. Plus problématique aujourd’hui, le chauffage n’a plus seulementun coût environnemental avec cette envolée des prix de l’énergie (à quoi on échappe encore au Québec avec cette électricité pas trop chère réchauffant les domiciles).

Notre « peuple de frileux » doit maintenant se questionner sur la vulnérabilité de son mode de vie. Un autre confort thermique est-il possible ? Peut-on imaginer des manières d’abriter plus sobres en énergie ? Faut-il se faire propagandiste du slowbeat : chauffer le corps, moins le logement, et oublier le port du T-shirt à l’intérieur l’hiver ?

Mais doit-on craindre encore longtemps de péter au frette ? « Aujourd’hui, plus que le froid de l’hiver, c’est la chaleur de l’été qui tue. »

– Christian Vachon (Pantoute), 15 février 2026

Histoire

Le peuple des frileux

Olivier Jandot et Renan Viguié - Grasset

Comment survivre au froid ? Olivier Jandot et Renan Viguié nous entraînent dans une épopée aussi passionnante qu'étonnante : celle de notre combat millénaire pour la chaleur. De la fourrure des humains de la préhistoire aux pompes à chaleur du XXIe siècle, de la mort d'Émile Zola asphyxié par les émanations de son chauffage à charbon aux actuelles « banques de chaleur » destinées à lutter contre la précarité énergétique, chaque chapitre éclaire notre brûlant présent à la lumière de notre histoire. Alors que flambent les prix de l'énergie, que la crise climatique impose un nouveau rapport au chaud et au froid, Le Peuple des frileux éclaire une évidence : se chauffer, qui a toujours représenté un coût pour les corps et les sociétés, affecte désormais le destin de notre planète. Un livre érudit et vivant, riche d'anecdotes et d'enseignements, qui pose aussi la question de notre confort et de la santé de la Terre.

Acheter

Commentaires

Retrouvez toutes nos références

Notre catalogue complet