Encore et toujours, la majorité des Québécoises et des Québécois demeure réticente à se mobiliser pour la souveraineté. Pourquoi ? L’historien Jocelyn Létourneau offre une réponse, risquant de déplaire à certain·es, dans son plus récent essai, publié chez Boréal, Révolution silencieuse. La transformation de l’identitaire québécois. Sans tapage, le Québec change, il se décolonise tranquillement, se décomplexe face à l’Autre, face à l’anglais. À l’indépendance, il préfère une interdépendance sereine, fructueuse, ouverte à la pluralité et nullement soumise.
L’universitaire est bien conscient que « l’histoire concerne l’avenir bien plus que le passé », c’est « pourquoi elle est l’objet de tant de débats, parfois de combats », car « elle permet de contrôler le cheminement à venir ». Il cite l’exemple de ce récit nationaliste de notre expérience historique d’une « québécitude déprimante », mettant en scène le « Pauvre-Petit-Québécois inaccompli à cause de l’Autre » et, au cœur de l’intrique, cette survivance et cette « Conquête, termination fatale d’un projet sociétal ».
Le conteur Létourneau propose une narration révisée et motivante de notre expérience. Nous ne sommes pas des survivant·es, des « actes manqués », mais des surgissant·es, des « sujets épanouis et développés ». « Est-ce que pour durer en tant que Québécois, il faut se souvenir de nos malheurs au lieu de s’enthousiasmer de nos accomplissements ? » Nous sommes des décolonisé·es, ayant rattrapé notre retard économique et vaincu la puissance des dominants et prêt·es, maintenant, à entreprendre l’étape finale de notre décolonisation, à incorporer l’Autre sans crainte. Nous nous éloignons, « graduellement, sourdement », de ce que nous fûmes. Nous accomplissons une « révolution silencieuse » sans « faire tempête dans l’opération ».

Certes, l’identité québécoise existe, c’est même une évidence. Le défi est de savoir comment définir cette identité (se bâtissant non exclusivement « dans l’opposition et l’adversité », mais tout autant « dans la réalisation et la prospérité ») d’une part, et « jusqu’où aller pour la protéger des forces hostiles qui pèsent sur elle ». « Jusqu’à quel point légiférer pour faire du Québec un État français ? » C’est là qu’inquiet·ètes (celleux craignant le dépérissement tranquille de ce qui a fait le Québec et le constitue encore) et serein·es (confiant·es à une diversité constructive et irréductible de la société québécoise) se distinguent profondément. « Il ne faut pas s’alarmer », répètent ces dernier·ères. Le bilinguisme ou mieux, le plurilinguisme, ne nous amène pas à nous défaire « d’une ressource linguistique particulière ». L’anglais est « une addition, pas une soustraction », une « langue de relation et d’ouverture, donc de libération et d’aventures, non de génuflexion et de courbure, c’est-à-dire d’altération et de flétrissure », car « la langue n’est toujours qu’un marqueur identitaire qui évolue dans le temps ».
Il faut, par ailleurs, oser reconnaître la part canadienne à l’identité québécoise, concevoir le fédéralisme « comme un outil de possibilités tranquilles » qui nous sert (« Les Québécois savent d’expérience que le moindre mal est préférable au pire, et qu’il est plus sage de cohabiter avec un démon que l’on connaît qu’avec un ange qui promet ») et affirmer, sans complexe, sa fierté d’être Québécois… et Canadien.
Bien sûr, cette révolution silencieuse que connaît le Québec « n’est ni linéaire, ni univoque, mais pleine d’équivoques et de discordances ». Elle ne s’accomplit que dans le consensus et la convivialité. Elle est marquée de controverses. Elle irrite particulièrement les indépendantistes percevant tout sur un mode binaire : le Soi ou l’Autre, la patrie ou le traître, râlant contre l’incorporation, d’ailleurs, de cet Autre, le « voleur de parcours », le dérobeur de « notre spécificité historique », dans notre identité.
Jocelyn Létourneau invite ces nostalgiques de la « grande Idée inspirante » des années 60 à 90 à rencontrer les Québécois·es là où iels se trouvent « au lieu de les chercher là où ils ne sont pas, ne sont plus ou, vraisemblablement, n’ont jamais voulu être ». Les Québécois·es ne se perçoivent plus comme « l’envers négatif ou la face ratée de l’Autre ». Bien au contraire, iels effectuent, en absorbant cet Autre, un passage heureux vers l’avenir, laissant cette alternative « indépendance ou déchéance » derrière elleux.
– Christian Vachon (Pantoute), 1er novembre 2026
Révolution silencieuse : La transformation de l'identitaire québécois
L'historien Jocelyn Létourneau soutient que les Québécois, depuis le milieu des années 1990, expérimentent une transformation majeure dans la façon qu'ils ont de se représenter collectivement. Qu'il s'agisse du rapport à soi, du rapport à l'autre, du rapport à l'Anglais, du rapport à l'histoire ou du rapport à l'avenir, l'identitaire québécois est en voie de recomposition.
Si le processus de restructuration amorcé n'est pas achevé, il s'accomplit graduellement et sourdement. Comme à d'autres moments de leur parcours historique, les Québécois, fidèles à leur culture politique, s'éloignent discrètement de ce qu'ils étaient, sans faire tempête dans l'opération et sans non plus annoncer tapageusement l'inflexion entreprise, d'où l'adjectif " silencieux " pour qualifier l'avènement.
En leur offrant de nouvelles raisons communes, cette révolution silencieuse permet aux Québécois de s'imaginer et de se définir autrement, de revoir l'expérience québécoise dans la perspective de ses héritages multiples et d'accomplir le passage du paradigme de l'indépendance au profit de celui de l'interdépendance.
Aux yeux de Jocelyn Létourneau, cette révolution silencieuse est possiblement l'étape finale de la décolonisation des Québécois. Ceux-ci ne perçoivent plus leur identité comme un " acte manqué ", dit-il. Ils se conçoivent tels des sujets épanouis et développés.
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