Et le petit Quentin tombe amoureux du cinéma

Christian Vachon - 19 juin 2023

Il fait l’envie de ses camarades, en ce début des années soixante-dix, le jeune Quentin Tarantino. Dès l’âge de sept ans, sa mère l’emmène voir des films de vieux. À deux conditions  toutefois : 1- « Fais pas chier »; 2- « Ne t’avise pas de poser des questions idiotes pendant le film. » Mais, au retour, dans la voiture, il parle longuement avec sa mère et son copain du temps du film qu’il vient de voir, se demandant entre autres : « Il se passe quoi, après l’arrêt sur image de la fin de Butch Cassidy and The Sundance Kid ? » « Ils sont morts, » confirme sa mère.  « Comment tu le sais ? »

Ce sont parmi les meilleurs souvenirs d’enfance de Quentin Tarantino. C’est ainsi qu’il devient cinéphile. C’est ainsi qu’il devient un cinéaste talentueux.

Dans Cinéma spéculations, la traduction française de son essai Cinema Speculation, parue cet hiver chez Flammarion, il nous fait connaître à sa façon bien à lui, enthousiaste et rageuse, drôle et sagace, quelques-uns de ces films qu’il a appréciés dans ces années où il tombe amoureux du cinéma.

Dans le lot, quelques grands films captant l’air du temps, avec de grands acteurs : Bullitt et The Getaway, mettant en vedette l’ultra cool Steve McQueen (il sait qu’il est bon, même en ne faisant pratiquement rien); Dirty Harry et Escape From Alcatraz, avec Clint Eastwood (sachant profiter de l’efficacité provocatrice et créatrice de son réalisateur et mentor, Don Siegel); Deliverance (film mémorable, entre autres, par la présence séduisante et « homo-érotique » de Burt Reynolds); Taxi Driver, un film sur un raciste, ou un film raciste ? (Dans le scénario original de Paul Schrader, tous les personnages que devait tuer Travis Bickle à la fin étaient des Noirs. Tarantino nous rappelle aussi qu’Harvey Keitel, cherchant à rendre crédible son personnage de « Spot le souteneur », partit à Manhattan à la recherche d’un vrai « pimp » blanc, sans n’en trouver aucun).

Dans l’assortiment, également, des films un peu oubliés aujourd’hui, mais pleins d’enseignements tant pour le cinéphile que pour le cinéaste en devenir. Pensons à Sisters de Brian de Palma (tâtant de sa capacité à manipuler le public tout en démontant les scènes comme un poste de radio); Paradise Alley de Sylvester Stallone (le scénario qu’il souhaitait voir tourner, avant Rocky); Daisy Miller de Peter Bogdanovitch; The Funhouse, le premier film hollywoodien de Tobe Hopper (auteur d’une œuvre parfaite : The Texas Chainsaw Massacre); Rolling Thunder (le film « Revengeamatic fasciste sauvage le plus génial jamais fait »); Hardcore (« film foireux, au scénario magnifique » de Paul Schrader); et The Outfit, inspiré d’un roman de Donald Westlake. Le jeune Quentin retient une grande leçon de ce dernier film : toujours chercher à obtenir une réaction comique à quelque chose de déplaisant.

Ces années soixante-dix, donc, sont des plus instructives pour Tarantino. Il retient avant tout qu’il va approcher son cinéma avec intrépidité, sans se soucier de l’accueil qui lui sera réservé.

Une mauvaise surprise, toutefois, attend le cinéphile Tarantino dans la décennie suivante, les « putains d’années quatre-vingt », l’ère de la « juvénilisation du cinéma » : « tout doit être agréable, tout doit être transformé en leçon de morale ».  Quelle malédiction !

Se fait-il, pour autant, l’encenseur de ce Nouvel Hollywood, « qui était, en fait, l’Hollywood du début des années 70 », de ces cinéastes-auteurs anti-establishment (Robert Altman, Arthur Penn, Bob Rafelson, Hal Ashby et autres) ? Pas du tout !

Le public, le spectateur qui n’habite pas New York ou Los Angeles, « va se méfier des films américains, va en avoir marre du cynisme anti-tout, » nous remémore Tarantino.

Ces cinéastes, ces gens inspirés par François Truffaut, cet « amateur empoté à la Ed Wood », ne veulent pas comprendre « qu’il y a des gens qui regardent des films sur des fourmis géantes par ce qu’ils veulent voir des villes attaquées par des monstres. » Ils ne veulent pas comprendre « qu’il y a des gens qui, quand ils vont voir un film, ils ont quant même envie de comprendre. »

Des jeunes à l’époque, des geeks de cinéma comme De Palma, Lucas et Spielberg vont faire, au milieu des années soixante-dix, ces films que le public attend, ces films qu’on traite de « pur divertissement ».

Il faut « avoir vécu la période des films sombres, sordides, durs, pessimistes du début des années soixante-dix pour être envoyé au tapis par le catharsis, qui réchauffe le cœur, de Rocky, » un film qui prit complètement le public par surprise. Du pur divertissement ? Non, une mise à mort du cynisme.

C’est ce type de propos et d’observations d’un grand amoureux du cinéma – du cinéma qu’il aime, du cinéma qu’on aime – qui nous font apprécier Tarantino.

On l’aime tout autant lorsqu’il nous relate cet autre souvenir d’enfance alors qu’il va voir, avec Floyd Ray Wilson, le meilleur ami, à l’époque, de sa mère, « seul Blanc dans la salle », des films d’action de la « blaxploitation ». Cet homme savait lui causer de cinéma : « Je vais voir Jim Brown au ciné pour voir Jim balancer un  »motherfucker » par la fenêtre. »

Le souvenir et les propos de Floyd vont le mener à envisager d’écrire des scénarios de films, à ce True Romance, en 1987. Le souvenir et les propos de Floyd vont lui inspirer le cowboy noir héroïque, l’essence de Django Unchained.

Je conserve un souvenir précieux du Once Upon a Time in Hollywood du cinéaste Tarantino. J’adore, pareillement, le Cinéma spéculations de l’écrivain Tarantino.

– Christian Vachon (Pantoute), 18 juin 2023

Biographie & Faits Vécus

Cinéma spéculations

Quentin Tarantino - Flammarion

Le réalisateur convoque le cinéma des années 1970 et explique son importance au cours de ses années de formation. Il entremêle histoire personnelle, anecdotes sur les coulisses d'Hollywood, analyses et critiques de films.

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