Les péripéties oubliées d’une Libération inachevée

Christian Vachon - 8 septembre 2025

Nous sommes à l’automne 1944 après Jésus-Christ. Toute la France est libérée par les troupes alliées… Toute ? Non ! Des ports peuplés d’irréductibles Allemands résistent encore et toujours aux hommes d’Eisenhower et ce, jusqu’au printemps 1945, jusqu’à la fin de la guerre. Et la vie n’est pas toujours facile pour les garnisons d’anciens résistants français chargées de les surveiller.

Quatre-vingt ans plus tard, deux ouvrages nous relatent cette histoire oubliée des « poches » dites de l’Atlantique, de ces Festungen, ces forteresses, ces six réduits s’échelonnant sur la façade maritime française : Royan et Médoc (fermant l’estuaire de la Gironde), La Rochelle, Saint-Nazaire, Lorient et Dunkerque.

Le premier de ces titres est Les poches de l’Atlantique et de Dunkerque 1944-1945 de Stéphane Weiss aux éditions Perrin. L’auteur nous y livre un habituel travail irréprochable et bien narré : il effectue un tour d’horizon complet, des forces en présence à l’état du moral, en passant par le sort des civils, de ces fronts ignorés en couvrant également la spécificité des îles anglo-normandes, possessions de la couronne britannique, occupées aussi par d’irréductibles Germains.

Le second, aux éditions Allary, est un parcours imagé de cet épisode méconnu : Forteresses allemandes dans la France libérée : une histoire illustrée. Stéphane Simonnet, l’auteur, est un spécialiste de la libération de la France. Inspiré, il exploite les archives photographiques du SCA (service cinématographique de l’Armée) conservées dans la casemate d’un ancien fort militaire, mettant particulièrement en relief le travail d’une femme photographe Germaine Kanova, qui se reconvertit, après-guerre, dans la photographie de plateau au cinéma.

Ces deux ouvrages exemplaires se complètent très bien l’un et l’autre. Les clichés rassemblés par Stéphane Simonnet nous permettent, entre autres, d’apprécier le gigantisme des travaux entrepris entre 1941 et 1943 et mobilisant plus de 15 000 ouvriers, dont de nombreux prisonniers de guerre russes. Ces travaux servent à la construction des bases sous-marines allemandes. Plusieurs pages plus loin, on perçoit le contraste de cette grisaille du quotidien des troupes tenant le siège au milieu de l’hiver 1945, une armée disparate et rudimentaire de libérateurs français avec des sabots au pied. Retenons aussi cette image exemplaire, fruit de la photographe Kanova, d’officiers allemands rassemblés, après la reddition du port de Lorient en mai 1945, devant la fosse de soixante-neuf résistants fusillés à la citadelle de Fort-Louis à l’été 1944.

Et tant Weiss que Simonnet soulèvent des questionnements nécessaires sur cette histoire inouïe. 

Opération Dynamo sur les plages de Dunkerque en 1940. Crédit photo : Frank Capra (film, 1943).

On se pose d’abord des questions sur ce mauvais calcul de la création des Festungen en janvier 1944, les Allemands croyant priver les Alliés d’accès portuaires. Dès la mi-juin, une semaine après le débarquement, le concept perd de sa portée avec la surprise stratégique constituée par les deux ports artificiels en Normandie. Le stratagème est durement mis à l’épreuve du réel par la prise chez les Alliés, dans les mois suivants, des ports cruciaux de Marseille, Le Havre et Anvers.

Les bases sous-marines mises en sommeil, les garnisons allemandes laissées sur place ne menacent nullement les lignes de ravitaillement et les troupes alliées ne font aucun effort décisif pour supprimer ces Festungen, considérant en fait ces adversaires contournés comme « des prisonniers de guerre qui se gardent eux-mêmes ».

Commandées par des officiers supérieurs solidement fidèles à Hitler, profitant de bonnes réserves alimentaires qu’on renfloue par des raids ou même par des ravitaillements aériens (plus de 200 sorties, encore, en mars 1945), ces forteresses sont surveillées par des Tchèques (face à Dunkerque), par des Américains, mais surtout par des volontaires des FFI (Forces françaises de l’Intérieur) bien mal équipés.

Cherchant à éviter les destructions inutiles et les pertes de vie stupides, un modus vivendi, avec parfois des soubresauts sporadiques, s’installe entre assiégés et assiégeants. On s’échange les prisonniers et on décide de trêves permettant l’évacuation de plusieurs milliers de civils. Au dernier rang des priorités d’Eisenhower — la poussée au cœur de l’Allemagne importe avant tout — le feu ne risque pas de ressurgir sur ces fronts oubliés. Sauf que…

Sauf qu’ils suscitent la frustration d’un césar français incapable d’affirmer que toute l’Hexagone est libéré. De plus, souhaitant marquer la souveraineté française et assurer sa légitimité, de Gaulle y voit l’opportunité d’une revanche par un coup d’éclat militaire.

Déjà, à la fin de l’automne 1944, intégrant progressivement les FFI dans l’armée française, le chef du gouvernement provisoire souhaite par une opération « Indépendance » dégager l’estuaire de la Gironde. L’offensive dans les Ardennes reporte sine die cet objectif, sans toutefois qu’un dramatique cumul de confusions mène au bombardement inutile et tragique (plus de 150 morts civils) de Royan par les Britanniques en janvier 1945.

Ce n’est que partie remise. À la fin d’avril 1945, alors qu’au-delà du Rhin, le Reich s’effondre, par des actions efficaces et rapides (il n’y a pas de potion magique du côté allemand) et au prix de 400 combattants français tués et 650 morts allemands, l’offensive rebaptisée « Vénérable » permet la libération de Royan et de l’île d’Oléron, de quoi faire exister davantage de Gaulle sur le plan politique.

Il n’y a plus d’autres volets agressifs. Quelques jours plus tard, les autres ports au nord, ordres de Berlin (ou plutôt, en ce début mai, de Flensburg), vont se rendre. À la fin du mois, le 23 mai, une garnison allemande oubliée de tous sur une des îles anglo-normandes, signalera aux Britanniques qu’ils sont bien désireux de capituler eux aussi.

Que de futilités : futilité de ces forteresses et futilité de ces offensives de la dernière chance dans cette histoire qui n’a rien d’une épopée.

– Christian Vachon (Pantoute), 7 septembre 2025

Histoire

Les poches de l'Atlantique et de Dunkerque : 1944-1945

Stéphane Weiss - Perrin

a libération de la France ne se résume pas au débarquement de Normandie puis à la libération de Paris. La guerre se prolonge en effet jusqu'en mai 1945 autour de réduits allemands jalonnant la façade maritime française, de l'estuaire de la Gironde jusqu'à Dunkerque. Ces « poches » doivent priver les Alliés d'assise portuaire sur le continent.. Aussi, lorsque le haut commandement allemand ordonne la retraite vers les frontières du Reich, le 17 août 1944, des garnisons s'y retranchent. Certaines sont assaillies au cours de l'été ; d'autres - Royan et Médoc, La Rochelle, Saint-Nazaire, Lorient, Dunkerque et les îles Anglo-Normandes -, ne présentant pas de menace pour les lignes de ravitaillement des Alliés, sont reléguées au dernier rang de leurs priorités, avec le choix d'une simple garde. À l'inverse, le général de Gaulle envisage d'y mener des opérations d'ampleur, qui ne se concrétisent qu'au mois d'avril 1945 (Royan et Médoc). Outre 117000 militaires allemands, 160000 combattants français et 50000 soldats alliés, près de 300000 civils subissent ces sièges durant près de neuf mois. Aux antipodes du front principal, ces poches sont assimilées dès l'automne 1944 à des « fronts oubliés », une désignation qui perdure jusqu'à nos jours, non sans paradoxe : leur souvenir repose sur ce sentiment d'oubli. Une enquête historique exemplaire sur les derniers feux de la guerre à l'Ouest.

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Forteresses allemandes dans la France libérée : une histoire illustrée

Stéphane Simonnet - Allary

Début 1945, si une grande partie de la France est libérée, les Allemands contrôlent toujours l'île d'Oléron, La Rochelle, Lorient, Saint-Nazaire ou Dunkerque. La campagne de l'Atlantique est déclenchée mi-avril. En moins d'un mois, les poches de résistance allemandes sont réduites les unes après les autres. L'histoire de ces batailles oubliées est retracée à travers les photographies de l'époque.

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