L’Europe, ce continent sauvage : comment les Amérindiens ont découvert l’Ancien Monde, publié chez Albin Michel ce printemps 2025 (une traduction de On Savage Shores), fait partie de ces précieux ouvrages qui bouleversent nos certitudes, nos supposées perceptions de l’histoire du monde. Caroline Dodds Pennock, une historienne britannique, rassemble de multiples sources inédites, exploite des témoignages, des bribes de traditions orales et propose un tout nouveau récit de cette découverte cruelle de l’Amérique, un récit qui n’est toujours pas agréable, mais accompagné d’un peu plus d’humanité et de cosmopolitisme. Elle écrit un récit où l’Autochtone est, lui aussi, un explorateur partant à la découverte de l’Europe, ce nouveau monde, ce « continent sauvage aux disparités si brutales. »
Caroline Dodds Pennock nous rappelle simplement que, dès le début du XVIe siècle, il y a déjà des dizaines de milliers d’autochtones en Europe : des personnes asservies, mais aussi des diplomates, des traducteurs et des artistes qui parcourent, volontairement ou non, cet Ancien Monde, surtout l’Espagne et le Portugal. En fait, bien avant Cartier, des autochtones s’enracinent et marchandent en France.
Les Premiers peuples ne furent pas que des « destinataires statiques ». En reconnaissant cette mobilité des populations autochtones, nous pouvons mesurer « l’influence directe qu’ont eu les Amérindiens non seulement sur les échanges, mais aussi sur la culture européenne dans son ensemble. »
Certes, « dès les premiers contacts, les Européens ont considéré les Autochtones comme des marchandises à exploiter. » Au printemps 1495, Christophe Colomb envoie en Espagne cinq mille Taïnos réduits en esclavage, un esclavage qui est aussi intimement lié au projet colonial portugais au Brésil.
L’Amérique est également objet exotique, actrice d’un spectacle dont elle se serait assurément passé, pour des populations européennes avides d’étrangeté et de « sauvageries ». En 1502, déjà, trois hommes capturés sur l’Île Neuve, probablement des Inuits, sont présentés au roi d’Angleterre Henri VII.
Il faut le reconnaître, la « majorité des voyageurs autochtones ne se sont pas rendus en Europe de leur propre chef » et Caroline Dodds Pennock ne cherche surtout pas à idéaliser la rencontre entre l’Europe et l’Amérique, mais les membres des Premiers peuples, même « pris de force », savent tirer profit de ce continent hostile et y trouvent des alliés inattendus.
La reine Isabelle d’Espagne, entre autres, est contre ce Colomb qui ose traiter « ses vassaux comme esclaves ». Dès le début du XVIe siècle, « la lutte pour les droits et la reconnaissance des Premiers peuples prend de l’ampleur au sein des cercles religieux, intellectuels et royaux. » La connaissance des droits autochtones « se diffus[e] au sein des réseaux des personnes asservies, offrant une lueur d’espoir à ceux qui étaient assez débrouillards ou opportunistes pour exploiter ces informations. » Après 1542, d’ailleurs, « des centaines d’autochtones apparaissent dans les archives des quatre coins de l’Espagne réclamant leur liberté » et certains, après d’âpres luttes, vont l’obtenir.
Autres que ces « asservis », une multitude de membres des Premiers peuples évoluent « dans cette zone intermédiaire entre les réalités européennes et autochtones, entre les langues et les cultures, entre le visible et l’invisible. » Ils sont toujours présents en arrière-plan, à intervenir dans la conversation. Ils sont ces truchements, ces traducteurs.

Pour ces autochtones (généralement des hommes), il est « possible de s’épanouir dans le tumulte de ce monde atlantique des premiers temps de l’époque moderne. » Ils sont créateurs de connaissance, de « canaux de pouvoir ». « Nous concevons la colonisation comme une entreprise violente et oppressive (ce qu’elle était), mais ce que nous appellerions aujourd’hui le « soft power », une « puissance douce », a également joué un rôle central dans la stratégie européenne et a contribué à créer un flux de voyageurs transatlantiques, principalement des jeunes hommes appartenant à l’élite, propageant le christianisme et la « civilité ». » Le processus aurait nécessairement été « collaboratif ».
Les mariages mixtes, fort courants au XVIe siècle dans l’Amérique espagnole (un tiers des hommes espagnols qui se sont rendus en Amérique auraient épousé des femmes issues des Premiers peuples au début de la période coloniale), mènent à l’extension de liens familiaux des deux côtés de l’Atlantique. Une diaspora autochtone émerge dans la péninsule ibérique, créant son propre paysage identitaire et communautaire. Une des filles de Moctezuma, mariée à une famille importante d’Espagne, donne naissance à une grande lignée transatlantique, les Toledo-Moctezuma. Le palais où cette dynastie réside, à Caceres, orné des armoiries de Moctezuma, demeure « un véritable symbole de l’influence autochtone incrustée dans la brique espagnole. »
Les femmes autochtones (servantes, épouses, maîtresses et domestiques asservies) qui résident au Portugal et en Espagne jouent également un rôle d’intermédiaire, modifiant, entre autres, le régime alimentaire européen, introduisant piments, ananas, maïs, cacao, tomates et pommes de terres. En contre-coup, dans le monde autochtone, l’introduction des méthodes agricoles européennes va transformer les manières de vivre.
Idéaliser les peuples autochtones « en considérant qu’ils étaient au-dessus de tout ce qui touchait au commerce, c’est ignorer leur participation active et déterminée dans ce domaine. » Mais, les témoignages abondent, ils n’éprouvaient que « scepticisme et incompréhension face aux cultures européennes, fondées sur l’inégalité et l’accumulation des ressources dans l’unique but de les posséder. »
Des ambassadeurs se rendent d’ailleurs à la cour d’Espagne (tutrice des « Indios ») afin d’obtenir « réparation » pour les méfaits des envahisseurs (ils bénéficient même, en fonction de leur « qualité », d’une aide financière du trésor royal pour couvrir les dépenses quotidiennes et leurs frais de voyage). D’autres, tels ces émissaires des Totonaques venus de la péninsule du Yucatan, se retrouvent à Madrid pour simplement conclure des alliances. Peu à peu, les autochtones deviennent des diplomates avertis, conscients des nuances du « droit international, capables de s’appuyer sur l’expérience des précédents voyageurs, de s’entourer de « conseillers juridiques ». »
Bref, les Premiers peuples voient l’Europe, avec ses dirigeants et ses mendiants, son opulence et sa famine, sa prétendue civilité et son extrême violence à l’égard des citoyens, « comme un continent sauvage tout autant que comme un centre de gravité politique. »
Et sachez, Québécoises et Québécois, que les autochtones arpentent les rues de France et se font baptiser dans les églises européennes bien avant que Cartier pose sa croix à Gaspé. Les navires français sont omniprésents sur la côte brésilienne à partir des années 1520 et les Premiers peuples font partie de la réalité quotidienne d’une ville telle que Rouen. Le roi Henri II accorde d’ailleurs, en 1549, à cette ville et à celle de Marseille, l’exclusivité sur l’importation du « bois du Brésil. »
Nous découvrons, grâce à Caroline Dodds Pennock, un tout nouveau monde.
– Christian Vachon (Pantoute), 24 août 2025
L'Europe, ce continent sauvage
L'histoire des XVIe et XVIIe siècles est une histoire de mouvements, de rencontres, de découvertes. Dans le sillage de Christophe Colomb, qui aborda le « Nouveau Monde » en 1492, de nombreux Européens ont traversé l'Atlantique, explorant des terres inconnues qu'ils n'hésiteront pas à s'approprier. Or, des dizaines de milliers d'Aztèques, de Mayas, de Totonaques, d'Inuit et d'autres indigènes américains - esclaves, diplomates, explorateurs, serviteurs, commerçants - ont fait le voyage inverse, vers l'« Ancien Monde », totalement inédit pour eux : l'Europe. Des festivités pour célébrer l'entrée d'Henri II et de Catherine de Médicis à Rouen en 1550 avec les Tupinambas du Brésil à l'Inuk qui harponna des canards sur la rivière Avon dans le sud de l'Angleterre, les premiers Américains ont découvert ce « continent sauvage » : ils en ont observé les richesses mais aussi les disparités brutales. C'est un pan méconnu de l'histoire coloniale et des relations entre les deux continents qu'exhume la spécialiste de l'histoire des peuples autochtones d'Amérique Caroline Dodds Pennock, enseignante à l'université de Sheffield, dans ce livre novateur. S'appuyant sur des sources inédites - témoignages ou bribes de tradition orale -, elle retrace le parcours de ces Amérindiens qui ont fait l'Europe.
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