Voici quelque chose d’insolite, d’inattendu et d’un brin audacieux : Conditions policières, publié chez Somme toute. Dans ce livre, quatre littéraires, des chercheurs de l’UQAM (Pierre-Marc Asselin, Cassie Bérard, Dédé Chen et Alexandre Côté-Perras), partent découvrir le monde policier et nous en offrent un portrait complètement éclaté. Insoumis du printemps 2012, ils ont osé, une fois l’indignation calmée et la révolte « transmuée en horizon critique », être à l’écoute d’un discours qui ne plait pas toujours et où se mêle parfois détresse ou cri d’injustice : « Vingt-cinq ans à servir et ne rien recevoir en retour. »
Ils ne veulent surtout pas « humaniser la police », en utilisant plutôt le livre comme laboratoire littéraire où ils peuvent « donner de l’expansion à la pensée ». Quelle est la place, dans l’exercice de la fonction de ces policiers et des policières (l’une des fonctions « les plus représentées dans la fiction en général ») de l’écriture, de la narration et de l’interprétation ?
Le résultat : une oeuvre carrément polyphonique (monologue, dialogue, récit biographique, …), un exercice, en une dizaine de courts textes, par nos quatre littéraires, de la « narration extrême » : des gens du voisinage commentent une intervention policière (« Prévention » d’Alexandre Côté-Perras : « on s’en crisse-tu d’là police »), une préparation d’enquêteurs métamorphosée en jeu d’enfants (« Formation » du même Alexandre Côté-Perras : « on s’amuse à être plus fort que celui qui est méchant »). Les récits, donc, sont « à mi-chemin entre fiction et non-fiction », ce qui leur permet, à leurs manières extravagantes, de cerner quelques vérités inavouables ou ignorées de la condition policière, ne seraient-ce que l’intégration des femmes (« Requiem pour des voix cannibales » de Dédé Chen ou encore « Se faire policière » de Pierre-Marc Asselin : « Coudonc, es-tu rentrée dans la police pour faire des bébés ? »), le travail communautaire (« Les bonnes actions » de Dédé Chen : « une action communautaire des policiers, ça ne vend pas »), la crise morale (« Arrêter tout » de Cassie Bérard : « On n’est pas habitué d’être celui qui a besoin. Quand ça va mal, on appelle la police. La police, quand ça va mal, elle n’appelle pas personne. »).
En les laissant se raconter (tout en s’interrogeant sur eux-mêmes, à la façon de Cassie Bérard dans sa « Surenquête » introductive au recueil), les littéraires atteignent leur but, parviennent à forcer ces policières et policiers à se questionner sur leur mission. Cette réplique de « Se faire policière » le résume bien : « Si jamais tu deviens policière, oublie pas qu’il faut se sauver soi-même avant de sauver les autres. Le premier suspect à cerner, c’est toi-même. »
Tout bon récit, fictif ou non, les littéraires le savent, se nourrit de conflits.
– Christian Vachon (Pantoute), 22 mars 2026
Conditions policières
Conditions policières est le fruit d’une démarche de terrain : quatre littéraires mènent l’enquête. Policières et policiers sont interrogé·es. Quelle est leur perception du rôle de la police dans la société ? Que penser de sa représentation dans l’art, la fiction, les médias ? Quelle place est accordée, dans l’exercice de leur fonction, à l’écriture, la narration, l’interprétation ?
À mi-chemin entre fiction et non-fiction, les textes qui composent ce recueil permettent une rencontre fascinante entre différents modes d’autorité. Le récit des policières et policiers, transfiguré par l’examen critique des littéraires, permet de déplier des sujets qui touchent le social et le politique : les formes de conditionnement, l’intégration des femmes dans les milieux fortement masculins, les enjeux de santé mentale, les conduites répressives, la méfiance des communautés, les violences fondées sur le genre, la bureaucratie dans le système de justice pénale. Conditions policières saisit des conduites, des états, des expressions, et contribue à l’examen d’un imaginaire de la police au Québec par l’expérience d’une écriture polyphonique.
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