L’espion qui écrivait

Christian Vachon - 30 mars 2026

Nous sommes des millions à travers le monde à aduler l’écrivain britannique John Le Carré, décédé en 2020, lui qui savait si bien saisir les imperfections, les dilemmes moraux des services de renseignement, et qui construisait ses intrigues autour de ses personnages délicats, en particulier de son George Smiley, si irrésistible, si débonnaire et si efficient. Cette admiration va croître en parcourant cette nouvelle parution du Seuil : Dans l’intimité d’un espion : Lettres de John Le Carré (une traduction de A Private Spy, une édition établie par son fils Tim Cornwell). C’est que, réfugié fréquemment dans son cottage, au milieu des falaises venteuses des Cornouailles (il détestait la scène littéraire), le sensible romancier aimait correspondre à ses proches, ses amis, ses admirateurs et aux personnalités du monde artistique ou politique, et que ses lettres sont goûteuses, inspirées, désarmantes. Il était peut-être le dernier grand épistolier du XXIe siècle : Le Carré excellait sincèrement dans le genre épistolaire.

De nombreuses lettres illustrées nous révèlent qu’il était doué pour l’art. Le prolifique écrivain a été tenté, dans sa jeunesse, par l’enseignement des arts plastiques.

Il commentait avec mordant, avec lucidité l’actualité : « Je me régale du scandale Clinton. Le monde est gouverné d’en bas » (août 1998); « Trump s’empoisonne lui-même avec le venin de sa doctrine » (25 novembre 2020); « Regarde donc [Tony] Blair. Comment avons-nous engendré ce sale m’as-tu vu, ce gamin qui joue à des jeux d’adulte et fout notre monde en l’air dans sa voiture de Oui-Oui ? » (14 novembre 2006).

Fier citoyen de l’Angleterre (« J’aime profondément mon pays, mais j’ai peur pour lui, et parfois je suis au désespoir. Mais jamais longtemps. » (2013)), il se désole, toutefois du Brexit (« un suicide économique »), choisissant même, à 87 ans, de demander (par sa grand-mère) la nationalité irlandaise : « Vous m’avez rendu ma longue amitié avec l’Europe et m’avez fait, sur le tard, un enfant de l’Irlande. » (26 octobre 2020).

John le Carré au « Zeit Forum Kultur » de Hambourg le 10 novembre 2008. Crédits photo : Krimidoedel. 

Cette vaste correspondance, classée par ordre chronologique, nous éclaire énormément sur sa vie turbulente. Nous en apprenons notamment plus sur son bref, mais crucial passage dans les renseignements au cours de la fin des années cinquante (« le service me manque, il m’a toujours manqué » (mai 2019)) gâché par « la grande trahison » des cinq de Cambridge (il ne pardonnera jamais à Kim Philby, « le traître à Sa Majesté », refusant même de le rencontrer lors d’une visite à Moscou en 1987); son virus de l’allemand et de l’Allemagne, « consciente de son passé et soucieuse de le corriger », attrapé à la fin des années 40; le lourd fardeau des méfaits de son père, escroc et mythomane, qui lui inspire son Un pur espion de 1986 (qualifié par Philip Roth de « meilleur roman anglais de l’après-guerre »).

On apprécie surtout, dans ce parcours épistolaire, l’écrivain en plein travail, gérant son succès (sur La Taupe : « Les éditeurs en sont ravis et moi je le trouve assez réussi » (26 novembre 1973), allant sur le terrain pour recueillir expérience et information : dans l’Asie du Sud-Est pour l’écriture de Comme un collégien; au Proche-Orient pour sa Petite fille au tambour (avec son héroïne inspirée par sa demi-soeur comédienne et militante passionnée : « les Israéliens m’ont clairement dit qu’ils détestaient le livre, ce qui me fait regretter de ne pas avoir été plus méchant avec eux dans le texte » (janvier 1983)); au Kenya pour son « pharma-bashing » Constance du jardinier. Mais, commençant à sentir le poids des années lorsqu’il s’agit de s’aventurer sur un terrain difficile, il va, au début du nouveau millénaire, centrer les intrigues de ses derniers romans sur la Grande-Bretagne et l’Europe.

Son prestige grandissant, le nombre d’adaptations de ses récits, tant à la télévision qu’au cinéma, va augmenter à la fin de ses dernières années. Lui, qui fut franchement déçu de ce Petite fille au tambour de George Roy Hill, en 1984 (« un film gênant »), s’enthousiasme de ce Directeur de nuit, à la télé, en 2015 : « un immense merci pour cette réalisation », « un crescendo magistralement orchestré nouant tous les fils narratifs. » Il n’hésite jamais à nouer des correspondances avec les grands interprètes de ses personnages au grand ou au petit écran : Pierce Brosnan (Le tailleur de Panama), Ralph Fiennes (La constance du Jardinier), Gary Oldman (le Smiley de La taupe de 2011). Il réserve toutefois son admiration et son affection absolues à Alec Guinness, le George Smiley de la série télévisée de 1978 à la BBC : « nous croyons Guinness quand il nous raconte les histoires du passé. »  L’un et l’autre ne cesseront de se correspondre pendant deux décennies, devenant les « meilleurs amis du monde ».

Une saine irrévérence envers l’espionnage et la Guerre Froide, c’est ce qu’il pratique à l’aide de sa plume. « Dans une démocratie saine, il n’est pas souhaitable que le service de renseignement soit totalement efficace, ni réellement admiré. » C’est pourquoi il parvient à nous faire aimer, avec son humanité, sa perception de la fragilité des êtres, son George Smiley, incapable, à l’opposé d’un James Bond, de s’arracher au doute moral (« l’ennemi n’est pas à l’extérieur mais en soi »).

Dans une de ses dernières lettres, écrite, le 1er juillet 2020, au dramaturge Tom Stoppard, Le Carré lui confesse qu’il songea à une scène, en 1989, juste après la Chute du mur de Berlin, d’un Smiley décidant enfin qu’il est prêt à retrouver son ancien ennemi Karla. « Qui sera la voie dominante dans le monde théoriquement post-idéologique ? Qu’est-ce qui est utopique ? »

La réponse ne tarde pas. Dans une autre de ses ultimes lettres, prophétise-t-il : « avec ces […] Américains se comportant comme des imbéciles et Poutine [s’autoproclamant] maître à vie […], la décennie à venir m’a l’air bien mal partie. »

– Christian Vachon (Pantoute), 29 mars 2026

Biographie & Faits Vécus

Dans l'intimité d'un espion : lettres de John Le Carré

John Le Carré - Seuil

Ecrivain majeur de la seconde moitié du XXe siècle, John le Carré a été un épistolier prolifique. Ce recueil de lettres a pour ambition de faire entendre la voix intime de celui qui a permis au roman d'espionnage d'accéder au panthéon de la littérature. Couvrant sept décennies, elles nous éclairent à la fois sur sa vie et sur les périodes troublées dont il a été témoin. Abandonné par sa mère à l'âge de cinq ans, malmené par son père escroc, dont l'ombre ne cessera de le hanter, il étudie à Oxford, enseigne à Eton. Sa brève carrière dans le renseignement coïncide avec des années entachées par les trahisons des agents Blake, Burgess, Maclean et Philby au profit de l'Union soviétique. Après le succès retentissant de L'espion qui venait du froid, l'espion anonyme fait place au romancier public. Chroniqueur emblématique de la guerre froide, il se mue en pourfendeur des trafiquants d'armes ou de l'industrie pharmaceutique, tout en dénonçant les dérives de l'Angleterre et de ses dirigeants. Jusqu'à l'avènement du Brexit, « un suicide économique perpétré par des charlatans ». Ces lettres s'adressent à ses proches, à ses amis, ainsi qu'à des personnalités de la politique, de la littérature, du cinéma, comme Graham Greene, Philip Roth, Alec Guinness, Ralph Fiennes ou Sydney Pollack. Elles offrent la vision fulgurante de l'état du monde de l'après-guerre à nos jours, posent un regard inédit sur une oeuvre lumineuse explorant un univers de mensonges et, par-dessus tout, dressent le portrait d'un homme très privé, très passionné, très attachant.

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