Sacrée assiette !

Christian Vachon - 14 septembre 2026

Porc interdit pour les uns, intolérance au gluten pour les autres : pourquoi ne peut-on pas s’empêcher de sacraliser nos assiettes ?

C’est que, depuis des siècles, nous prévient la journaliste française et enquêtrice des politiques culinaires Nathalie Helal, les dogmes religieux, comme le stipule ce onzième commandement apocryphe : « tu n’en mangeras point ! », ou la nouvelle surveillance citoyenne, « manger n’est pas que nécessité, c’est aussi un acte symbolique ». Helal dresse le fil des tabous qui ont façonné « nos cultures, nos identités et nos désirs » dans son vorace Tu n’en mangeras point ! Petite histoire des aliments interdits, publié chez Tallandier.

« Tout part du Jardin d’Éden » et son régime exclusivement végétalien (l’être humain, irréprochable, était jardinier, pas prédateur), mais soumis dès le commencement à un premier interdit (« de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas »). De fait, c’est aussi une première tentation qui émerge : celle du fruit défendu, jamais nommé (une figue, sans doute, que notre culture occidentale, au Moyen Âge, transformera en pomme).

Désobéissant, expulsé avec ce fruit défendu resté coincé dans sa gorge (sa « pomme d’Adam ») de ce monde idéal végé, l’être humain, condamné à devenir carnivore, affronte un changement de régime avec de multiples interdits « qui sont dans l’ADN du judaïsme », car dans chaque ingrédient se trouve une logique sacrée (« vous ne mangerez pas la chair avec sa vie, c’est-à-dire son sang », « vous aurez en abomination tout ce qui rampe », …), où la Pessa’h (la Pâque juive), encadrée par ses règles spécifiques et fondamentales, telle l’interdiction des aliments faits de pâte levée, précédée de la recherche rituelle des miettes de pain le jour d’avant, ou même l’impossibilité de manger du porc, maintiennent la cohésion sociale et religieuse.

Arrive alors le christianisme (où on célèbre cette Cène et son aspect « cannibale horrifiant » : manger le corps du Christ) qui fait éclater cette « équation du pur et de l’impur ». L’attention doit être portée sur l’intention de la personne qui mange. Le calendrier qui rythme les repas (le vendredi maigre, les quarante jours de Carême, …) est plus important que l’aliment lui-même. La pureté est plus rituelle que morale.

Puis survient l’Islam et ce retour à la pureté originale. Éviter de manger « mal » est un acte d’obéissance quotidienne, une nécessité constante de se souvenir de Dieu. Le porc est souillé, « pas nettoyable », c’est « un commandement divin clair ». De plus, l’alcool « peut voiler l’esprit ». Au-delà de ce qu’on mange, et encore plus que les chrétiens, c’est « quand on mange » qui définit l’identité musulmane et son temps rythmé « par une tension permanente entre l’ascèse et l’abondance, le vide et le plein » : songeons au Ramadan et à ses festins nocturnes, « concentrés de vie sociale ».

Ailleurs, dans une autre partie du monde, chez les bouddhistes et hindouistes, l’interdit alimentaire ignore tout du pur et de l’impur, mais repose sur une équation implacable : l’action et la conséquence. L’harmonie du monde, liée, entre autres, au principe de non-violence, risque-t-elle d’être perturbée par ce qui se retrouve dans votre assiette ? La viande, bien sûr, associée à un acte d’agression contre « un partenaire de vie », n’est guère suggérée au menu des tables bouddhistes.

Depuis que la conscience citoyenne a remplacé les lois religieuses dans une bonne partie du monde occidental, la nourriture carnée, ce crime moral (« la domination humaine sur l’animal est jugée illégitime »), est même maintenant un des interdits alimentaires les plus puissants. De nouveaux parias s’y ajoutent : gluten, lactose, OGM et pourquoi pas l’alcool, victime du « Dry January ». Même les craintes climatiques ne se gênent plus de dicter nos menus; ces fruits visibles hors saison sont-ils « l’emblème d’une trahison écologique ? »

À ceux qui s’ennuient d’un bon steak et qui éprouvent une forte méfiance envers les insectes (pourtant une solution d’avenir écologiquement responsable), il y a maintenant la « Franken Food », l’option de la viande de synthèse : du filet mignon créé in vitro, du Soleil Vert distribué en épicerie.

Avec son élite « bien informée » se substituant aux grands prêtres du bien-être moral d’autrefois, le végétarisme devient, bien malgré lui, ce nouvel outil de ségrégation permettant de distinguer la pureté de la « bestialité ». Notre esprit critique risque-t-il d’être bouffé tout rond ?

« Dans un monde saturé d’injonction, cultiver le plaisir de manger sans peur, ni maître, reste l’acte de résistance le plus fondamental. »

Christian Vachon (Pantoute), 30 août 2026

Essais étrangers

Tu n'en mangeras point ! : petite histoire des aliments interdits

Nathalie Helal - Tallandier

Manger n'a jamais été un geste anodin. Derrière chaque bouchée se cache une interdiction, une peur, une croyance. Du fruit défendu aux régimes sans gluten, la substance de nos repas est traversée par une même obsession : distinguer le pur de l'impur. Pourquoi certaines nourritures fascinent-elles autant qu'elles répugnent ? Pourquoi ce besoin irrépressible de dire « ceci est permis »... et surtout « cela ne l'est pas » ? Des tabous religieux aux nouvelles injonctions alimentaires, Nathalie Helal remonte le fil de ces interdits qui façonnent nos cultures, nos identités et nos désirs. Car manger, c'est toujours choisir, et aussi, exclure. Un voyage captivant au coeur de nos peurs les plus intimes, là où l'alimentation cesse d'être une nécessité pour devenir un acte symbolique.

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