Ce fut bref, mais durable. En l’espace d’à peine trois années, de 1974 à 1977, Serge Fiori et son collectif Harmonium ont créé un son, une musique unique au Québec. Dans son Comme un sage dans les nuages, publié aux PUM, dans leur collection « La petite culture », Danick Trottier s’interroge sur ce phénomène culturel, sur cet attachement émotif permanent, fruit d’une chimie hors du commun entre Fiori et son public. L’auteur ne prétend pas écrire une biographie : le Serge Fiori : s’enlever du chemin de Louise Thériault, en 2013, demeure le modèle du genre. Il se questionne plutôt sur la vision artistique de Serge Fiori. On y traite donc d’un peu de l’homme, d’un peu plus de son époque et beaucoup, beaucoup de musique.
Le contenu d’à peine 130 pages, rassurez-vous, n’a rien de rébarbatif. L’universitaire aborde son sujet en amoureux de l’œuvre, un amour qu’il nous fait partager, comme s’il avait une dette à acquitter : il a beaucoup à dire « à titre de mélomane et de musicologue » sur la « contribution culturelle incontournable » de Fiori et d’Harmonium.
Il est question, d’abord, d’un l’homme et de son métissage culturel (son père, aux aspirations artistiques, est d’origine italienne), tombé « très vite dans la marmite musicale ». D’une curiosité débordante, voulant non seulement faire de la musique, mais aussi « créer en musique », le jeune Fiori tarde à se camper dans une identité musicale.
Et cette époque, de la fin des années soixante au début des années soixante-dix, fourmille en création et en expérimentation musicales de toutes sortes. Fiori s’alimente de ce Québec « s’éveillant au pays rêvé » et s’ouvrant « à une culture anglophone reçue par le spectre à la fois de la musique (folk rock, rock progressif) et d’idéaux portés par la jeunesse ». Il en résulte quelque chose de totalement inédit.
Avec l’aide non négligeable d’un Michel Normandeau, l’artiste fait le pont entre la réalité québécoise et les influences étrangères, usant de sonorités de guitare et d’harmonisations vocales, se singularisant davantage avec son choix non évident de chanter en français. Fiori possède cette volonté ferme de faire de son identité « guitaristique » et linguistique un « outil d’expression au service de la musique folk québécoise », un choix lumineux validé par l’engouement extraordinaire et persistant de ses créations.
Danick Trottier nous conte alors l’aventure musicale d’Harmonium : la sortie, à la fin février 1974, du premier disque éponyme (à la portée conceptuelle dans la pure tradition du rock de l’époque), à la richesse sonore ponctuée d’onomatopées québécoises, voguant entre folk rock et rock progressif. Puis, il y a eu ce glissement plus évident, en 1975, vers le rock progressif avec le double album Si on avait besoin d’une cinquième saison, embrassant même le classique par ses nombreux enrichissements musicaux. Fiori insère de plus un message politique dans cet enregistrement où la portée visuelle de la musique est représentée.
Puis, il y a, en 1976, ce message franc d’émancipation individuelle des sept niveaux de conscience de l’Heptade (« l’artistique au service du spirituel »), le troisième et dernier album, où se mesure l’apport, après le départ de Michel Normandeau, des touches sonores de Neil Chatem. L’artiste sème la confusion et réaffirme son individualité : « La masse, c’est du passé, l’Heptade, à tous les niveaux est un projet plus individuel, loin de la masse. » « Harmonium, ce n’est pas un groupe, c’est une musique », soutient Fiori en entrevue, « et quand je ne pourrai plus fonctionner dans ce cadre-là, je changerai. »
Et il va le faire, avec son repli dans ses terres, son éloignement des zones de turbulences. Il fuit ses admirateurs qui le prennent pour un gourou. Il recentre définitivement ses intérêts dans les studios, enregistrant en duo, avec Richard Séguin, Deux cents nuits à l’heure aux mélodies plus pop. Il n’a que vingt-six ans à peine. L’aventure Harmonium, le projet de sa vie, est déjà derrière lui. Il a tout livré : le travail textuel, vocal, guitaristique. Du prodigieux, tout simplement.
Il a surtout vu grand « au moment où la société québécoise avait besoin de grand », parvenant à décomplexifier notre musique, confirmant que le français, « ça sonne bien en rock » et faisant de nous les complices de son exploit. Fiori est cet artiste québécois, comme pas tant d’autres, qui, « à partir de la culture d’ici », a créé « une musique qui aspire à l’universel ».
– Christian Vachon (Pantoute), 6 septembre 2026
Comme un sage dans les nuages : Serge Fiori et l'épopée d'Harmonium
Le Québec et l'ensemble de la francophonie ont été grandement touchés dernièrement par le départ inopiné de Serge Fiori à l'âge de 73 ans. Dans l'essai Comme un sage dans les nuages. Serge Fiori et l'épopée d'Harmonium, le musicologue Danick Trottier revient sur la genèse du musicien qu'a été Fiori, sur la vision artistique qu'il a développée et sur la manière dont il a pensé une musique unique à travers le projet collectif qu'a été Harmonium. Le propos porte principalement sur les années 1970, sur la musique de Fiori et l'engouement qu'elle a créé, sur les sources de motivation de l'auteur-compositeur-interprète, bref sur la façon dont cette oeuvre a résonné au plus profond de l'expérience québécoise à une époque où le lyrisme et le droit de rêver dictaient le rapport au monde.
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