« Partout où l’homme de science intervient avec son propre jugement de valeur, il cesse de comprendre les faits. » – Max Weber
Quand l’humain s’en mêle, la science s’emmêle. Yves Gingras, professeur à l’UQAM et directeur de l’Observatoire des sciences et des technologies, loin d’être un spectateur passif de la communauté scientifique, multiplie les articles et les ouvrages sur l’évolution des savoirs, les errances de la recherche et les dangers qui la menacent. Plus de soixante-dix de ses textes viennent d’être rassemblés, cet hiver 2026, dans Les sciences sous ma loupe, édité chez Boréal. Ses observations, copieusement étayées, sont plus que profitables.
Le critique de la science encourage le sain scepticisme, nous explique-t-il : « un nombre n’a pas toujours une signification claire et précise ». Il souhaite aussi qu’on cesse d’utiliser le mot innovation comme un mentor et plaide pour la survie des laboratoires gouvernementaux, les « parents pauvres du système canadien de la recherche ». L’auteur sonne l’alarme sur le classement douteux des universités (« Qu’est-ce qu’on mesure vraiment ? ») et pointe que la recherche est maintenant un travail collectif, qu’il y a un décalage avec la persistance d’une image individualiste encore centrée sur les « stars », que les prix Nobel, attribués à une, deux, ou même trois personnes, deviennent, de fait, anachroniques.
L’enseignant Gingras est « plus que jamais convaincu qu’une culture scientifique minimale est indispensable », de quoi nous détourner des « bienfaits » de l’homéopathie ou des explications surnaturelles, si attrayantes, aux phénomènes inexplicables.
« La science », doit-il le répéter, « c’est rendre raison des phénomènes observés quelle que soit leur nature. » « [R]ien n’est sans raison, même si, bien sûr, le principe ne suffit pas à tout expliquer. » La science est un ensemble de faits bien établis, elle départage le vrai du faux. Elle ne juge pas si c’est bien ou mal. Elle ouvre autant de portes qu’elle en ferme. Elle fait le pari de l’universalité.
« L’autonomie de la recherche vis-à-vis de tous les pouvoirs (religieux, idéologique, économique ou politique) constitue la condition fondamentale de la crédibilité des chercheurs », insiste Yves Gingras. Et l’observateur s’inquiète.
Il s’inquiète du péril grandissant, prédit dès le XIXe siècle par Tocqueville (« le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande »), de l’idéologie multiculturelle, faisant fi des « faits observables », multipliant les groupes culturels distincts avec leurs propres « critères de vérité ». Ici, on propose une science « décolonisée ». Là, on désire la rendre « citoyenne » (et Gingras de répliquer : « [sa] seule finalité : rendre raison des phénomènes, que cela plaise ou non à certains citoyens »).
Il s’inquiète de l’ampleur du moralisme, de cette éthique au contenu vague et élastique, « au service de l’ignorance ».
« Le développement de la science », professait Ernest Renan en 1883, « nécessite la liberté ». Il ne faut pas brider plus que nécessaire, avec des protocoles de recherche à approuver, « l’avancée des connaissances au nom de « risques » souvent plus fantasmés que réels. » « La science », réitère le franc chercheur Gingras, « n’est pas au service du bien. » Il faut accepter les résultats de la recherche scientifique même et surtout « quand ils sont déplaisants. » Il faut accepter cette « imprévisibilité » des usages possibles des résultats pouvant servir autant les démocraties que les dictatures. « Mieux vaut plus de science et de connaissances que moins, car l’ignorance est le meilleur terreau pour faire croître la peur et faciliter les manipulations. »
Et cette connaissance demeure encore plus indispensable en notre ère actuelle où la démocratie est remplacée par la technocratie, où le politique se dissout dans la technique, « où les algorithmes prennent des décisions à la place des citoyens ». Des ingénieurs du social aux ingénieurs du chaos, il n’y a qu’un pas.
– Christian Vachon (Pantoute), 19 avril 2026
Les sciences sous ma loupe
lors que les critiques dans le domaine culturel existent depuis longtemps et nous éclairent sur les qualités – mais aussi les défauts – d’œuvres artistiques, ceux qu’on pourrait appeler les « critiques de science » sont moins répandus et souvent éclipsés par les communicateurs scientifiques, qui font surtout de la vulgarisation. Or, tout comme on peut apprécier la critique culturelle, il est possible d’apprécier des analyses critiques des sciences, analyses qui visent non seulement à mieux comprendre comment les scientifiques établissent des connaissances robustes, mais aussi à évaluer leurs limites. Ce sont donc soixante-dix textes de « critique de science », initialement publiés dans des revues et journaux français et québécois, que propose ici Yves Gingras. Convaincu qu’une culture scientifique minimale est plus que jamais nécessaire pour porter un regard avisé sur les décisions que doivent prendre les gouvernements et les entreprises en matière de développement scientifique et surtout technologique, l’auteur aborde ici la science contemporaine sous ses différentes facettes, à savoir la méthode scientifique, les rapports entre les sciences et la société, les transformations des modes de production des savoirs, les rhétoriques de l’excellence et de l’innovation, et enfin les rapports entre les sciences et la culture. Qu’est-ce exactement que la science ? Comment les gouvernements influent-ils sur la recherche scientifique ? Comment les savoirs scientifiques sont-ils produits et évalués ? Quels dangers guettent la recherche scientifique à une époque où moralisme, relativisme et dogmatisme religieux prennent de plus en plus d’ampleur ? Voilà quelques-unes des nombreuses questions auxquelles Yves Gingras vient répondre afin d’aider les lecteurs à mieux comprendre le fonctionnement des communautés scientifiques.
AcheterRetrouvez toutes nos références
Notre catalogue complet
Commentaires