Une histoire d’exil, de poèmes bacchiques et d’amour qui réconforte; un acte de résistance qui étonne; une splendide démonstration de cette faculté du vin à lier les civilisation : on retrouve tout ceci dans Quand l’Orient inventait le vin, publié chez Grasset, un livre de la journaliste du Monde Laure Gasparotto, experte des vignobles français (son Atlas des vins de France est encensé). Elle nous y révèle d’abord, usant d’une machine à remonter le temps, ce legs ignoré de l’Asie, nous emmenant au Caucase et au Proche-Orient d’il y a 11 500 ans où des populations transforment des lianes sauvages et fracturées de baies noires en vignobles.
Cette culture se perfectionne dans ce qui sera l’Empire perse où on hisse le vin au même rang que tous les autres arts. Malgré l’interdit coranique (le vin possède ce composé diabolique perturbant les relations humaines et la soumission à Dieu : l’alcool), la céleste boisson reste présente dans la civilisation persane du début du second millénaire. Le mathématicien, astronome et, surtout, adorable poète du XIe et XIIe siècle, Omar Khayam n’osait-il pas évoquer, dans son Rubayat : « Je pratique la religion du jus de la vigne. »
Ce vin perse célébré (on considère, au XVIIe siècle, le syrah comme le meilleur vin au monde), non pas conservé dans des barriques, mais dans des jarres de terre cuites dans des fours (garantissant ainsi une meilleure thermorégulation), continue à être exporté en Europe, la commercialisation étant assurée par des familles juives, les musulmans n’en ayant pas le droit.
Mais le rejet du vin s’intensifie dans les pays islamiques. À la fin du second millénaire, les vignobles ont disparu des collines de l’Algérie qui était, au début des années soixante, l’un des premiers territoires producteurs de vin du monde. C’en est fait aussi de cette pratique viticole plusieurs fois millénaires en Iran.
C’est alors que l’agréable chronique historique de Laure Gasparotto bascule dans le drame intimiste. Elle nous entretient d’un colis qu’elle a reçu, contenant une bouteille de vin, un cyrrhus, venant d’un Masrour Makaremi, un docteur en neurosciences exilé en France.
Ils vont faire connaissance et converser. Masrour lui parle de son père, réfugié comme lui, qui tente de faire comprendre la finesse de la culture iranienne, lui qui pratique la calligraphie et qui traduit depuis vingt ans l’oeuvre d’Hâfez, un poète aussi grandiose que Khayam (« Goethe se considérait petit par rapport à Hâfez ») célébrant l’amour, le vin, la liberté.
Masrour tente aussi de sortir de l’oubli sa mère, Fatemeh Zarei, une enseignante en physique et une manifestante, torturée et assassinée par le régime des mollahs en 1988 (« Plus l’Iran saignera, plus la révolution islamique vaincra »). Il a trouvé une forme de revanche sur les meurtriers intégristes régnant à Téhéran, tentant de prouver ainsi, par son geste de transmission, que l’opposition entre l’Orient et l’Occident est quelque chose d’inventé et d’imposé : il s’acharne depuis quelques années à une renaissance viticole (« Avec votre vin, c’est la lumière de votre civilisation que vous transmettez, et on oublie son côté obscur »), à produire un syrah, en Bergerac, en Dordogne (« le climat bourguignon m’est apparu comme logiquement d’origine perse »), faisant même fabriquer des amphores perses comme à l’origine, à l’intérieur couvert de résines.
C’est ce cyrhus, fruit de cette revanche, de cette reconquête, de cette reconnexion, qu’a pu apprécier Laura Gasparotto.
Masrour Makaremi affiche, dans son exil français, cette image d’acte de résistance : la photo d’une bouteille de son cyrrhus, prise clandestinement en Iran, près d’un lieu à côté de Chiraz, où il reste de la vigne sauvage. Cette image lui permet de rêver qu’un jour, il pourra réellement y planter de la vigne.
« Le vin fait partie de notre humanité, » conte ainsi Laura Gasparotto. Il nous offre le plaisir et donne accès à l’universel.
– Christian Vachon (Pantoute), 12 avril 2026
Quand l'Orient inventait le vin
C'est l'histoire extraordinaire du vin, dont on trouve les premiers sarments dans le Caucase il y a dix siècles. Mais le vin lui-même se perfectionne en Perse, non loin de Chiraz, il y a deux mille cinq cents ans, sur une terre magnifique. Une boisson presque légendaire, qu'on découvre sur les bas-reliefs aux mains des rois de Perse, depuis Darius Ier... et bientôt jusqu'à nous. Comme l'écrit le géographe Roger Dion : « Il n'y a pas de grands vignobles sans moyen de communication. » Après son Si tu veux la paix, prépare le vin, qui révélait sa passion de la Bourgogne et de ses moines inventeurs, Laure Gasparotto nous offre un incroyable récit sur l'invention du vin : en Perse, l'Iran d'aujourd'hui, où se développa autrefois, avant d'être interdit par l'islam, un art de la vinification, sous un climat ensoleillé, dans des amphores en terre cuite, et aussi, peu à peu, un art poétique, incarné par Hâfez ou par Khayam dans ses Rubayat... Cette traversée est possible grâce à la rencontre avec l'extraordinaire famille Makaremi, exilée en France : Masrour, docteur en neurosciences et médecin, a créé près de Bergerac un « Cyrhus » unique, petite parcelle rêvée de Perse chez nous. Comme un songe à travers le temps, ce vin nous transporte et nous enseigne. Dans ces pages inspirées, on croise des moines et des prophètes, on évoque des textes en araméen et des voyageurs du passé, on prie les dieux de la vie et du rêve : une passion joyeuse, pacifique et réconciliatrice.
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