L’ambroisie la conquérante

Christian Vachon - 5 août 2025

En moins de deux cents ans, une petite plante insignifiante qui n’arrive même pas à disséminer ses propres semences, va partir de l’Amérique du Nord et conquérir le monde, affectant la vie de plusieurs centaines de milliers de personnes.

Déterrant des milliers d’articles sur cette guerre oubliée, cette guerre perdue contre l’ambroisie à feuilles d’armoise, une guerre ne faisant pas de victimes (personne ne meurt de l’herbe à poux, le nom bien connu de l’ambroisie), mais qui « enfantdechiennise » périodiquement le quotidien de bien des gens, le biologiste et universitaire québécois Claude Lavoie, nous relateles multiples péripéties de cette invasion. Son Herbe à poux : 100 ans de guerre contre le rhume des foins, publié chez Multimondes, contient deux cents pages éclairantes et souvent stupéfiantes. Il faut plus d’un siècle de tâtonnements scientifiques (est-ce une maladie nerveuse ou simplement imaginaire ?), menant à des traitements parfois complètement loufoques, avant que le rhume des foins soit perçu comme un phénomène allergène en 1906.

Cette plante de la famille botanique des marguerites et pissenlits et qu’il ne faut pas confondre avec l’herbe à puces, qui provoque des démangeaisons, existe en deux « modèles » : grand et petit (le plus commun et répandu). Elle compte sur un allié insoupçonné dans son projet de conquête mondiale, un allié qui lui prépare le terrain et l’introduit par inadvertance : l’Homme.

C’est d’abord les agriculteurs qui, à partir du XVIIe siècle, vont créer en Amérique du Nord, par le déboisement, l’habitat par excellence pour cette espèce intolérante à l’ombre, faisant remonter à la surface des semences dormantes demeurées enfouies. Puis, ils les disséminent par le transport des grains d’une région à l’autre.

Le développement des chemins de fer au XIXe siècle, puis des autoroutes au siècle suivant, avec leurs milliers de mètres carrés d’accotement (l’ambroisie s’accommode à merveille de ces « bas-côtés hostiles » : « asphalter une route, ce n’est ni plus ni moins cultiver et disséminer de la petite herbe à poux ») va accélérer cette expansion. Dès le milieu du XIXe siècle, profitant du commerce maritime, l’ambroisie part à la conquête du monde. Elle est observée en Angleterre dans les années 1850 et en France lors de la décennie suivante. Elle s’introduit en Australie en 1897 et en Chine dans les années 1930. Le continent africain, longtemps épargné, n’y échappe pas à la fin du XXe siècle.

Comment réagit-on face à cet envahisseur si nuisible aux asthmatiques ? Par la fuite, d’abord, dans les régions montagneuses. Un tourisme lucratif se développe au début du XXe siècle dans le nord-est et le Midwest des États-Unis, puis à l’est du Canada (en Charlevoix et à Tadoussac notamment), assurant aux gens affectés « une immunité absolue contre le rhume des foins ».

Une plante d’herbe à poux. Source : Ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec.

Dès les années 20, toutefois, tant dans les villes que dans les campagnes d’Amérique du Nord, on passe à l’offensive. « La guerre contre l’herbe à poux », titre en manchette le quotidien La Patrie au mois d’août 1940, « doit être une guerre totale ». New York, puis Chicago usent, à la fin des années quarante, d’une arme miracle : l’herbicide 2,4. Montréal s’y met aussi, mobilisant également des enfants pour l’arrachage.

Claude Lavoie consacre un chapitre complet (chapitre 5 : « L’exploit d’Elzéar (Campagna) ») à un agronome québécois énergique et déterminé qui, entre 1930 et 1950, va faire de la Gaspésie « la seule grande région du monde qui puisse se vanter d’avoir totalement éradiqué de son territoire l’herbe à poux, la petite comme la grande ».

Mais la solution miracle de l’herbicide ne fonctionne pas : New York abandonne ses programmes de pulvérisation dès les années 50 et plus personne, au lendemain de la Seconde Guerre, n’a le goût de se mobiliser pour l’arrachage. Dès la fin des années 80, même en Gaspésie, l’herbe à poux regagne le terrain perdu.

Que fait-on, alors que les médias ne font plus grand cas de « la fièvre saisonnière » ? On adopte la tactique du « Tous aux abris ! », du repli sur le refuge domestique et… on prend sa pilule. Car depuis la fin des années 1950, des centaines d’antihistaminiques sont disponibles, procurant à l’industrie pharmaceutique plus de 200 millions de dollars en recette annuellement.

« Aux armes citoyens ! » réplique pourtant Claude Lavoie. Les gens allergiques sont de plus en plus nombreux et ils sont gênés plus longtemps. En ces temps d’incertitudes climatiques, « plus il fait chaud, plus la plante pousse vite et produit des fleurs et du pollen à foison ». Une personne sur cinq, aux États-Unis et au Canada, est affectée par la rhinite allergique, soit 20 fois plus qu’au début du XXe siècle.

Un nouvel engouement pour la répression de la petite herbe à poux, il faut l’admettre, renaît au début des années 2000 au Québec. L’arrachage, la solution la plus fréquemment préconisée, devient même une activité populaire organisée, dans certaines villes, lors de journées festives, le tout sous forme de concours.

L’arrache systématique demeure peut-être du domaine du possible en milieu urbain, mais qu’en est-il en région et dans les campagnes, sur les talus des autoroutes ? La tonte ? Trop hâtive, elle a pour conséquence de réduire l’influence des compétiteurs de la petite herbe à poux.

Le stratège Claude Lavoie propose d’orienter le combat non plus vers la plante, mais vers son habitat. L’herbe a son talon d’Achilles : sa très faible tolérance à la compétition des autres végétaux pour la lumière. Et l’expert des plantes exotiques a recruté l’adversaire idéal : le mélilot blanc, une légumineuse eurasiatique introduite en Amérique du Nord, depuis 1867, apte à grandir dans la même niche écologique « routière » que la petite herbe à poux. Son atout suprême : elle se développe hâtivement au printemps, étouffant donc la croissance plus lente de l’ambroisie.

L’établissement d’une haie de mélilot blanc en bordure d’une route, plante hostile à l’ambroisie, aimée des abeilles et même comestible pour l’homme, « ne relève pas de l’impossible ». L’effort « en vaut la chandelle » pour les milliers de personnes désireuses de respirer en paix.

– Christian Vachon (Pantoute), 20 juillet 2025

Sciences

Herbe à poux : 100 ans de guerre contre le rhume des foins

Claude Lavoie - Multimondes

L’herbe à poux, ou ambroisie à feuilles d’armoise, est la plante la plus nuisible au monde pour la santé, avec ses milliards de grains de pollen allergènes qui provoquent le fameux rhume des foins. À cause d’elle, plus de 120 millions de personnes sur la planète souffrent de rhinite allergique.De quelle manière une plante qui ne dispose d’aucun moyen particulier pour disséminer ses semences a-t-elle pu conquérir en deux siècles l’ensemble de l’Amérique du Nord ? Comment a-t-elle pu ensuite envahir l’Europe, l’Asie et même la lointaine Australie ? Pourquoi le rhume des foins a-t-il si longtemps médusé les médecins, au grand dam de ceux et celles qui en souffraient ? De quelle façon s’y est-on pris pour combattre l’herbe à poux dans tous ses retranchements, en ville comme à la campagne ? Le réchauffement du climat va-t-il nous faire perdre cette bataille ? Ce livre raconte l’histoire d’un incroyable envahisseur et de son empire planétaire. Reposant sur la consultation de plusieurs milliers de documents et d’articles de journaux, cet essai offre au lecteur l’éclairage scientifique nécessaire pour comprendre les succès et insuccès de la guerre séculaire contre l’herbe à poux.

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