Depuis plus de trente ans, Régis Arnaud réside au Japon, informant de sa plume élégante les lecteurs du Figaro et d’autres revues des hauts et des bas de ce singulier pays. Plusieurs de ses textes viennent d’être rassemblés en ordre chronologique aux éditions du Rocher dans Le tour du Japon en (presque) 80 histoires, récits composites, anecdotiques ou événementiels, au ton personnel ou distancié, parfois légers, parfois rudes. Mais ils sont tous d’un intérêt égal, nous faisant entrevoir les zones d’ombre et de lumière, le « Good », le « Bad » et le « Ugly » de cette nation trop facilement encensée.
Il y a donc, bien sûr, du « Good » au Japon, une quête constante du perfectionnement, du raffinement. C’est le cas en gastronomie, entre autres, de quoi stupéfier un Joël Robuchon. Le sourire si exquis, si esthétique, de Hello Kitty lui permet de surpasser Mickey Mouse partout dans le monde.
Il y a cet émerveillement « qui n’a pas d’adresse à Tokyo », ces hôtels et ces trains alliant une sophistication et une hospitalité qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
Il y a ces refuges culturels : Naoshima (« c’est ce qui restera quand le Japon aura tout oublié ») ou, à l’est de l’archipel, les deux préfectures d’Ishikawa et de Fukui, là où il faut faire l’expérience de la cérémonie du thé.
Il y a cette institution impériale à laquelle tous s’attachent (« Akihito, un souverain si démocrate », si accroché à la constitution pacifiste; « La nouvelle ère de Naruhito », soucieux de se tenir « à hauteur d’homme »).
Il y a même ce rôle inattendu, irrespectueux et bienfaisant des tabloïds qui font fi des liens de connivence des grands médias avec les autorités politiques ou les groupes industriels.

Il y a, toutefois, du « Bad », beaucoup de « Bad » : l’actualité tragique japonaise des deux dernières décennies en est la preuve. Nous pouvons penser à Fukushima, le tsunami dévastateur du 11 mars 2011 qui fait renaître la hantise du nucléaire; les jeux maudits de 2021, sans recettes touristiques, coulés par la COVID; un vieillissement de la population s’affirmant de plus en plus (l’âge médian est de 45 ans, le plus élevé du monde); les vies ratées des femmes de la famille impériale (« pour les Japonaises, devenir princesse impériale ne tient pas du rêve mais du cauchemar »); le meurtre politique, en juillet 2022, de l’ex-premier-ministre Shinzo Abe, révélateur du pouvoir occulte des sectes au Japon (une attaque à l’arme chimique de membres de la secte Aum dans le métro de Tokyo, en mars 1995, à même causé la mort de 13 personnes); Toshiba, dont l’histoire « épouse celle du Japon moderne », devenant obsolète et se retirant des marchés boursiers; Nintendo, au passé magnifique, créateur inspiré de Donkey Kong, dont le dernier succès remonterait en 2013; une touriste française volatilisée, en plein été 2018, au milieu d’un parc et jamais retrouvée.
Et il y a, enfin, de « l’Ugly », du « Very, Very Ugly » : ce millier de Coréens assassinés, à l’automne 1923, après un grand séisme dans les environs de Tokyo et de Yokohama, une tuerie dont on nie l’existence; ces dizaines de milliers de Japonais « jugés défectueux » et stérilisés, entre 1948 et 1996, sur la base de la « loi sur la protection eugénique », car on voulait « contrôler la qualité de la population en pleine reconstruction »; ce système juridique fonctionnant « comme une véritable lessiveuse » (« la machine judiciaire nipponne ne reconnaît l’innocence des accusés que dans seulement 0.03% des procès »). Au Japon, pays où la peine de mort demeure en vigueur, on préfère la sécurité à la liberté, au risque de condamner un innocent.
Dans cet archipel nippon, où la population décline de plus de 500 000 personnes par année, les naturalisations restent rarissimes. À peine plus de 65 000 étrangers vont être naturalisés, en sept ans, lors de l’administration Abe. On considère toujours « autre » ce résident, depuis 1995, qu’est Régis Arnaud.
Et les Japonaises ont le blues. Le terme « égalité des sexes » n’est pas reconnu au Japon. L’avortement demeure toujours dans le code pénal.
On devrait détester ce pays aux mœurs réactionnaires (« l’endroit du Japon est un rêve, et son envers un cauchemar »). Pourquoi l’aimons-nous tant ?
Il nous séduit par sa société homogène, la sécurité ambiante et la propreté. « Tout ce qui est abandonné ailleurs y survit. » Imaginez : des hôtesses d’accueil en uniforme dans les commerces et entreprises. Son présent est une zone protégée, qu’on apprécie brièvement en y séjournant, sachant qu’il ne sera plus jamais notre avenir.
– Christian Vachon (Pantoute), 27 juillet 2025
Le tour du Japon en (presque) 80 histoires
Les lecteurs du Figaro et de Challenges le savent, ainsi que ceux pour lesquels son roman Tokyo, c'est fini est un livre culte : il n'y a pas plus belle plume que Régis Arnaud pour nous raconter le Japon. De son arrivée, en 1995, aux dernières aventures d'Hello Kitty, d'une fine analyse du blues des Japonaises à l'assassinat de l'ancien premier ministre Shinzō Abe, de ce jour funeste où la secte Aum a déclenché le chaos à une célébration des artisans de Kyoto, de la catastrophe de Fukushima, qu'il a vécue au plus près du drame, à l'abdication de l'empereur Akihito, il nous invite à un singulier voyage au pays du Soleil Levant. S'il nous émeut en évoquant Tiphaine Véron, jeune Française disparue dans la forêt de Nikko, la mémoire vive d'Hiroshima, le sanctuaire de la mer Intérieure qu'est Naoshima, ou encore l'exil amoureux de la princesse Mako, Régis Arnaud n'est dupe de rien : le système carcéral, la politique eugéniste, la corruption, entre autres, ne sortent pas indemnes de ses pages. Entre ombres et lumière, Le tour du Japon en (presque) 80 histoires se lit comme le roman vrai, feuilleton tantôt flâneur tantôt trépidant, d'un pays qui fascine.
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