« Québec, la ville la plus ancienne, la plus belle, la plus charmante, la plus ensorcelée et la plus pittoresque d’Amérique du Nord, est une mine de trésors inépuisable pour les historiens, les architectes et les amateurs de la beauté. » – H.P. Lovecraft
Au début des années 1930, H.P. Lovecraft, l’écrivain singulier de Providence (Rhode Island), grand maître de l’effroi, est en quête d’un lieu ensorcelé, de délices et de nostalgie. À l’orée de ses quarante ans, il prend le train de Boston et se rend à Québec. Il n’est pas déçu : « On a peine à croire que Québec fasse partie du monde de l’éveil. » Il y passe une semaine, déchiffrant et décryptant la ville.
Au retour, époustouflé, il a cette idée extravagante : il rédige un de voyage « dont il est l’unique lecteur » qu’il termine le 14 janvier 1931. Il sera publié en 1976, longtemps après son décès, sous le titre From Quebec to the Stars. Il ne sera traduit en français qu’en 1991, pour une intégrale des œuvres de Lovecraft parue chez Bouquins, un recueil épuisé depuis de nombreuses années. Le document vient enfin d’être republié, ce printemps 2026, chez le même éditeur dans sa toute nouvelle collection « Les singuliers », ouvrant ces Voyages fantastiques (un ensemble de textes méconnus de Lovecraft). Cet écrit est exceptionnel, renversant, un incroyable voyage dans le temps. C’est une invitation à parcourir, en 1930, les rues de Québec en ayant comme guide l’un des auteurs à l’imagination la plus débordante du XXe siècle.
Il conte d’abord, dans les cent premières pages de ce manuel « destiné à informer les curieux et à guider les voyageurs de Nouvelle-Angleterre et des autres provinces américaines de sa Majesté » (sachez que pour Lovecraft, « loyal sujet de sa Gracieuse Majesté », l’histoire s’est arrêtée à jamais en 1776), l’histoire de Québec et de la Nouvelle-France. Il écrit un récit étonnamment fouillé, où il fait l’éloge de Champlain, un « homme remarquable » (« dommage qu’il n’ait pu être Anglais et protestant »), se montre sympathique envers les Canadiens français (des gens « à l’esprit libre et insouciant », se différenciant profondément « des victimes sérieuses et morbides de la tradition puritaine ») et constate cette « influence souveraine des prêtres qui a toujours été typique à Québec [nous sommes en 1930] et qui s’est révélée à la fois utile en tant que facteur d’unité et de conservatisme, et préjudiciable en tant que frein du développement intellectuel. »
Dans son « Livre II » (la seconde partie, de plus d’une centaine de pages également), il nous décrit ce Québec de nos jours… ou, plutôt, de ses jours. Le voilà à la fin d’août 1930, ralliant la ville par chemin de fer, admirant le spectacle « qui s’est offert à Arnold et à ses hommes ». Il passe (comme moi, natif du lieu en 1961, comme Churchill descendant à la gare de l’endroit en 1943) par Charny, « le dernier village traversé sur la rive sud, [offrant] un avant-goût prometteur des charmes médiévaux du pays à travers un nombre impressionnant de clochers à la française. »
Débarquant à Union Station (rebaptisé depuis la Gare du Palais), il apprécie déjà « la structure titanesque d’un rempart qui semble suggérer certains mystères, issus du fond de l’espace et du temps. » C’est l’extase : « on y respire à chaque pas un parfum de douce antiquité, de quiétude, d’éternité, et le charme de son architecture est sans cesse rehaussé par l’arrière-plan rural sur lequel celle-ci se détache. »
Il nous plante (accompagné, parfois, de croquis de bâtiments et de plans) le décor de Québec avec ses tramways et sans la porte Saint-Jean (qui ne sera reconstruite qu’en 1938), son Château Frontenac (« d’une beauté incontestable, malgré ses origines victoriennes »), ses rues « traversées par des prêtres en robe noire » (« omniprésence sacerdotale dans la vie publique ») et le « spectacle magnifique aux allures médiévales de la Côte-du-Palais » (« la plus impressionnante du genre en Amérique »). Il nous invite (dessin en prime le soulignant) à jouir de cette vue de Québec de la Pointe Lévis : il faut s’y rendre au lever du soleil et profiter des rayons de celui-ci sur les toits pentus et les clochers argentés, selon l’auteur.
Québec, en 1930, c’est aussi, malgré tout, de quoi rendre l’écrivain tourmenté, avide d’insolite et de terrifiant, amoureux fou des lieux, de ces foules d’enfants parcourant les rues « en demandant des pennies », des maisons délabrées et malodorantes de la rue Sous-le-Cap, du quartier isolé et à demi oublié de la rue Champlain « dont les voyageurs venus par les terres ignorent bien souvent l’existence. »
Le site va éveiller en Lovecraft quelque chose de « spectral », le rappel horrifié du grand glissement de terrain de 1889 avec ses dizaines de victimes : « cet aspect sinistre et macabre s’accentue à mesure que nous approchons et la mort semble encore rôder en ces lieux, car les maisons vides n’y sont plus que les réceptacles d’une déchéance immémorable. Tout ici est sordide, fait naître en nous des rêveries inquiétantes dans lesquelles la mort de ces soixante-dix personnes il y a tant d’années et le malheur qui s’est abattu sur toute cette région semble avoir un rapport avec quelque hideuse sentence des éléments et du roc qui nous apparaissent soudain pourvu d’une volonté maligne. »
Le voyage de Lovecraft s’achève et il a rencontré son amante : Québec. « Québec est le fruit de l’imagination enfantine dans tout ce qu’elle a d’insatiable, c’est un décor de contes de fée dans lequel il est possible de pénétrer, de marcher et dont on peut toucher et goûter les mille et une merveilles qu’il renferme. »
Ces Voyages fantastiques incluent également une dizaine d’autres textes de Lovecraft, dont un voyage fantasmé en Europe (« Aperçus européens »), des indications sur l’art d’écrire (« c’est l’atmosphère, et non l’action, qu’il faut cultiver dans le conte merveilleux »), un hommage à Robert Ervin Howard, créateur de Conan, tout juste décédé, « l’éternel champion de la simplicité du barbare », et un parcours historique et critique de l’épouvante et du surnaturel en littérature (la terreur cosmique du Frankenstein de Shelley, « cauchemar purement artistique »; l’ingénieux Bram Stoker; le cynique et puissant Guy de Maupassant; …) où domine son « illustre et malheureux compatriote », Edgar Allan Poe, créateur du « récit d’horreur moderne dans sa forme parfaite et achevée » (il ne connaîtra pas Shirley Jackson et Stephen King).
– Christian Vachon (Pantoute), 26 juillet 2026
Voyages fantastiques
Cet ensemble de textes méconnus de H.P. Lovecraft vient éclairer d'une lumière neuve la richesse d'une oeuvre hors du commun. Deux axes profondément complémentaires ont guidé leur sélection : la critique et les voyages. Car Lovecraft se fraye un chemin dans la littérature qu'il aime comme on explore une contrée nouvelle ; et il perçoit souvent les villes qu'il découvre comme autant de signes à déchiffrer : un grand livre ouvert, parfois crypté, qu'il s'agit de mettre au jour. On y devine la figure insaisissable d'un écrivain mû par une insatiable curiosité, qui retrouve dans les rues du vieux Québec comme dans celles d'un Paris fantasmé la matière vibrante qui va nourrir son imaginaire. Ses lectures de Poe ou de la littérature latine, son analyse profondément novatrice du genre fantastique font alors écho à ses descriptions de Nouvelle-Angleterre ou à son goût pour les légendes celtiques. Le volume s'achève sur un incomparable voyage littéraire en compagnie des auteurs préférés de Lovecraft, Épouvante et surnaturel en littérature...
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