L’Occident se fait rudement malmener ces derniers temps, d’autant plus que les agissements déments d’un Donald Trump donnent — bien injustement, nous allons y revenir — du grain à moudre aux adversaires du monde occidental.
Que lui reproche-t-on à cet Occident, en dépit de ses valeurs si remarquables : le pluralisme, les droits de l’Homme, la liberté d’expression ? Le journaliste et sociologue Frédéric Martel, cherchant à comprendre cette haine, a tendu l’oreille à l’ennemi, accomplissant, comme pour ses louangés Mainstream : Enquête sur la guerre globale de la culture et des médias, en 2010, et Global Gay : Comment la révolution gay change le monde, en 2013, une longue enquête (de plus de huit ans cette fois-ci), se déroulant comme un suspense (que souhaitent-ils ?), effectuant des centaines d’entrevues dans une cinquantaine de pays : de Steve Bannon l’Américain, à Lakhdar Brahimi l’Algérien, des idéologues grand-russes entourant Poutine, aux tiers-mondistes guévaristes, des ténors du siècle chinois aux pourfendeurs d’Israël, « enclave occidentale ».
Que perçoit le détective Martel ? Rencontre après rencontre, dans cet Occidents : Enquête sur nos ennemis, de plus de six cents pages, qu’il publie aux éditions Plon ce printemps 2026, il constate que chacun de ces idéologues, de ces propagandistes de régime, se fabrique un Occident (d’où ce titre Occidents, au pluriel) pour le dénoncer, un Occident qui, en fait, n’a rien à voir avec la géographie : « ce n’est pas une place sur Terre, mais une idée ».
Ce qui donne une coalition « improbable, disparate et contradictoire », où les extrêmes convergent, incluant un Donald Trump promouvant un Occident « fantasmé, exagéré et maximalisé », un Occident + + +, dont les valeurs illibérales ne reflètent plus les nôtres.
Et qu’a-t-on à gagner de ces renversements d’idées ? Frédéric Martel rappelle l’impasse de ces tiers-mondistes, réunis à la conférence de Bandoeng, en Indonésie, en 1955, cherchant à renverser les valeurs occidentales, « sans jamais parvenir à formuler celles qui devaient les remplacer », menant à ces mouvements de libération portant en leurs germes de futures dictatures.
Certes, il y a bien Xi Jinping qui promeut sa démocratie « avec des caractéristiques chinoises » (du type « dimension économique et sociale prônant sur les droits civil et politique »), un système méritocratique, un gouvernement « par la vertu » (avec sa « philosophie de l’ordre et de l’autorité »). « Les États-Unis vous mentent avec leurs fausses démocraties. »
Pauvre Xi Jinping ! Il y a cette minuscule Taïwan qui le nargue. Taïwan qui refuse, risquant de tout perdre (bonheur et identité), de s’intégrer à la Chine. Taïwan qui ne cesse de prouver que « la démocratie à l’occidentale », avec son libéralisme et son pluralisme, est « tout à fait compatible avec les valeurs chinoises ».
En fait, Xi Jinping, homme rationnel, ne fait qu’instrumentaliser le sentiment anti-occidental pour assouvir sa quête de pouvoir, tout comme, d’ailleurs, le despote Poutine. Yves Hamant, spécialiste émérite de la Russie contemporaine, s’en confie à Frédéric Martel : « Si on cherche à comprendre la « morale » de Poutine, mieux vaut ne pas chercher dans ses lectures, dans la tête de Poutine, ni en prenant au sérieux les « Mages du Kremlin ». Plutôt revoir le « Parrain » ou lire « Gomorra » : la morale est celle du crime organisé et de la mafia. »
Vladimir trouve des imitateurs en Iran avec ses Gardiens de la Révolution, mélange de « léninisme, de terreur et de charia » qui a tout de l’organisation mafieuse. C’est une « cleptocratie déguisée en théocratie » qui règne en Iran.
« Il faut dénier à la Chine, à Cuba, à la Russie, à l’Algérie, à l’Iran, et à bien d’autres pays encore le droit de parler au nom de leur peuple », ose affirmer, en conclusion, l’investigateur Martel. Et à cette question de départ, « [l]e monde a-t-il quelque chose à empocher de ce grand revirement des normes et valeurs ? », il répond catégoriquement non.
En enquêtant sur nos ennemis, le reporter a enquêté sur ce que nous sommes, sur cette urgence de réaffirmer et de valoriser nos valeurs démocratiques « pas pires pantoute ». Face à la menace anti-occidentale, l’activisme tient du devoir civique.
– Christian Vachon (Pantoute), 1er août 2026
Occidents : Enquête sur nos ennemis
Une guerre mondiale des idées se déroule sous nos yeux. Mais nous n'avons pas encore compris qu'elle visait nos valeurs : démocratie, pluralisme, droits de l'homme, liberté d'expression. De Moscou à Beijing, de Caracas à Téhéran, nos ennemis entendent défaire l'Europe et détruire l'Occident. Pour mieux identifier cette menace, le journaliste et chercheur Frédéric Martel est allé partout, sur le terrain, « au contact » des intellectuels de Xi Jinping, des idéologues de Poutine, des propagandistes du Hamas - mais aussi des conseillers de Donald Trump. Au cours d'une enquête de huit années, menée dans cinquante-deux pays, il a interviewé près de deux mille protagonistes, témoins ou acteurs, du nouveau chaos mondial. Ce livre hors norme dévoile l'envers de notre histoire contemporaine. Il raconte le grand renversement idéologique de notre époque, marquée par son obsession contre l'« Occident ». Rejeté par ceux qui, comme la Chine ou l'Iran, veulent l'anéantir ; glorifié par les populistes russes, hongrois, américains ou brésiliens, qui prétendent l'exalter. Il n'y a plus un Occident, mais des « Occidents » - projetés, fantasmés, souvent contradictoires. Au bout du compte, ceux qui veulent « plus » d'Occident rejoignent ceux qui en veulent « moins » : une convergence des extrêmes et, dans les deux cas, une même illusion. Une même pathologie. Grande fresque intellectuelle, ce récit, nourri de centaines de portraits et de témoignages, fait vaciller nos repères et illustre une thèse forte : la critique des valeurs universelles est un mirage ; elles doivent être défendues car elles sont les seules à pouvoir calmer le bruit et la fureur du monde. Et en cherchant à expliquer l'« Occident » par les haines qu'il suscite, l'auteur finit, au terme de cette enquête exceptionnelle, par nous éclairer sur ce que nous sommes.
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