Quand on est Boualem Sansal, écrivain laïc, contestataire de la légitimité d’un gouvernement algérien habité par la religion, l’histoire, la révolution et présidé par Abdelmadjid Tebboune, on dérange. Et ce gouvernement, furieusement impatient, finit, le 10 novembre 2024, par le faire emprisonner pour « terrorisme, espionnage, et atteinte à la sécurité de l’État », provoquant une grave crise diplomatique avec la France. Là-bas, des comités de soutien se forment, faisant de Sansal, le trublion magnifique, une légende. Deux ans plus tard, le 12 novembre 2026, l’intervention du gouvernement allemand permet d’obtenir sa libération pour raisons humanitaires. Désormais persona non grata dans sa patrie natale, Sansal décide alors de se réapproprier son histoire dans un récit, édité chez Grasset, titré La Légende, « car il y a bien eu une légende. Elle est née en prison. Elle s’est propagée dehors, lui prend son droit d’être simplement un homme. »
En seize temps, seize chapitres, adepte, tout comme Camus, « de la philosophie de la survie dans l’absurde », il nous offre ses « libres méditations d’un prisonnier encombrant », des pensées vagabondes sur l’écosystème des prisons « où le règlement est le mot magique » : « il justifie tout et il clôt »; des pensées d’un laïc se réfugiant dans la poésie, alors que ses compagnons islamistes, prisonniers du dogmatisme ambiant, trouvent refuge en Allah; des pensées d’un otage du président Tebboune, objet de marketing dans son combat décolonisateur de la « Nouvelle Algérie », le coeur de l’affaire. « Pourquoi avez-vous insulté monsieur le Président de la République ? Qu’Allah le protège ! »
Sansal songe à ceux, nombreux, qui le dédaignent. Mais il y a aussi ceux, là-bas, qui le soutiennent, car il est citoyen français de plein droit. Et il y a surtout Naziha, son épouse, car ce livre raconte « ce que l’amour devient lorsqu’il est jeté dans l’épreuve, un amour qui refuse de céder ». Ses visites, un mardi sur deux, deviennent l’arc central de sa pauvre vie. Puis, un mardi, elle n’est pas venue (« une mauvaise grippe l’a clouée au lit »). Il vacille alors pour deux petits mardis perdus.
Boualem Sansal est-il de ces écrivains, à l’égal d’un Alexandre Soljénitsyne ou d’un Vaclav Havel, pouvant parvenir à faire vaciller un régime ? Pas tout à fait. Des doutes s’imposent.
Son ambiguïté politique déconcerte. L’homme et « son affaire » sont l’objet d’une instrumentalisation politique partagée entre une France Insoumise réticente à l’appuyer et une droite le soutenant, suite à des propos tenus à un média d’extrême droite, en France (qui vont le mener, éventuellement, à son arrestation en Algérie), où il conteste, entre autres, les frontières actuelles de l’Algérie avec le Maroc (naïveté, arrogance ou simple stupidité ?).
Et il y a ce départ (pour ce prétexte plutôt flou d’un appartement prêté, puis récupéré par l’éditeur) de Gallimard pour un Grasset, tout juste acheté par le milliardaire Vincent Bolloré (et poussant plus d’une centaine d’auteur·rices à quitter cette maison d’édition), lui faisant une aura d’avoir vendu son âme au Diable.
Enfin, il y a ce constat amer que son combat n’engendre que suspicion en Algérie (est-il un imposteur envoyé par la France ?), ou, au mieux, indifférence.
Boualem Sansal a été élu, le 29 janvier 2026, à l’Académie française, une récompense méritoire pour sa lutte pour la liberté d’expression. Souhaitons maintenant que la plume talentueuse de cet emmerdeur attise davantage la volonté de changement du peuple algérien.
– Christian Vachon (Pantoute), 11 octobre 2026
La Légende
« Un jour, on découvre que l’on vit dans un monde inversé - où la vérité dérange, où la justice inquiète, où la liberté fait peur. C’est dans ce «pays des miracles » que mon histoire commence. Ou peut-être qu’elle finit. J’ai compris que cette histoire ne m’appartenait pas. Elle circulait sans moi. Elle est née dans la tête du grand magistrat, elle est passée par un tribunal d’exception, par la prison, par les médias des cinq continents, elle s’est chargée des colères et des espoirs des uns et des autres. A aucun moment elle n’est passée par moi. Mon récit me permet de me réapproprier la légende, et rappelle ce qu’est une justice aux ordres, un pouvoir sans contrepoids, la peur quand elle s’installe dans la langue. Les bourreaux prospèrent dans l’anonymat ; la lumière commence par les désigner. Ces pages n’adoucissent rien : elles éclairent… » B.S.La légende n’est pas seulement le récit d’une détention. C’est l’histoire d’un homme que l’on a voulu effacer - et qui devient un symbole.
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