« Ah, si Jaurès n’avait pas été assassiné, » chantait Jacques Brel, des millions de vie auraient été épargnées. C’est peut être séduisant, mais c’est grossièrement exagéré nous démontre ces Mythes de la Première Guerre mondiale, publié ce printemps 2026 à la renommée maison d’édition Perrin.
Jean Lopez et Michel Goya, accompagnés d’une dizaine de spécialistes de cette Grande Guerre, ont l’audace de rouvrir les dossiers sur vingt-trois des idées reçues les plus populaires et sur les approximations charriées par la littérature, le cinéma et la culture populaire sur ce conflit terriblement dévastateur du début du XXe siècle.
« Ils sont partis la fleur au fusil » : pas de réponse claire et nette, concède Jean-Yves Le Naour. Mais cette image de « la fleur au fusil » permet d’accentuer « la dramaturgie du désenchantement » de cette guerre devenant interminable. En fait, la compulsion d’archives permet d’écrire une histoire différente en campagne (une résignation grave, une angoisse diffuse) et en ville (la fanfaronnade, la ferme résolution patriotique).
« Le miracle de la Marne » : du « gallocentrisme légitime », consent Frédéric Guelton, bien qu’il faille reconnaître qu’après un mois d’août 1914 dévastateur, les rapports de force s’inversent enfin favorablement (les troupes allemandes s’éparpillent trop) pour les Français et les Britanniques.
« On a fusillé à tour de bras » : « franchement outrancier », réplique François Cochet. « D’abord, il faut distinguer les types de fusillés » : les fameux mutins de 1917 n’en constituent en aucun cas la majorité. Cette différenciation, suivie d’une mise en contexte, demeure une opération périlleuse pour l’historien, suscitant l’indignation d’un grand public contemporain incapable de concevoir qu’on ait pu fusiller ses propres soldats.
« Les Bretons « chair à canon » », « Des troupes africaines « sacrifiées » pour épargner le sang français » : ce seraient des dossiers lourdement instrumentalisés. Julie d’Andurain, entre autres, atteste qu’il n’y a pas « d’existences de directives ni un emploi permettant d’affirmer que l’on a voulu préserver le sang blanc. »
« Les chevaliers du ciel ont mené une guerre propre » : le champ de bataille aérien ne fut pas plus propre que celui des chevaliers d’autrefois, dénonce catégoriquement le chercheur Michel Goya. Les combats tournoyants, tant popularisés par le cinéma populaire, étaient choses assez rares. Plus souvent qu’autrement, l’affrontement tenait du guet-apens plutôt que du duel. De l’assassinat en plein vol, il faut le dire.
« Les U-Boote ont failli mettre les Alliés à genoux » : tout comme ceux du Führer lors de la guerre suivante, les sous-marins du Kaiser étaient « bien loin du but », argumente Pierre Grumberg, du « trop peu, trop tard », alors qu’on a trop misé sur les cuirassés avant le déclenchement du conflit.
« La vaillante petite armée belge », un mythe « qui s’affranchit de la réalité historique », ose soulever Michael Bourlet, assimilant même son « roi-chevalier » à « un mythe dans le mythe ». Les troupes belges ne participent à aucun engagement majeur après avoir échappé, à l’automne 1914, à la destruction, ne se préservant que pour l’offensive finale à l’automne 1918.
« Les Américains ont amené la victoire » : parlons plutôt d’un impact limité, rectifie l’historien Goya. La guerre pouvait être gagnée sans eux. Reconnaissons tout de même l’importance de leur soutien économique, un truc « très lucratif pour eux ».
« La Grande Guerre a émancipé les femmes » : « Impossible de conclure de manière univoque, » plaide Fabien Lostec. Si, sur le front du travail, cette « émancipation » a tout d’un trompe l’oeil (un temps, plutôt, de surmenage pour les travailleuses), les femmes s’affranchissent ailleurs, retrouvant notamment une « liberté de mouvement » en se débarrassant des jupes longues et des corsets.
« Le traité de Versailles était trop dur ? » : il aurait pu l’être davantage, assure Georges Henri Soutou. Le principal défaut de cet « odieux diktat » était plutôt de ne pas reconstituer, contrairement au Congrès de Vienne de 1815, un « ordre européen stable », en confirmant la disparition de deux empires multinationaux jouant un rôle essentiel dans cet équilibre européen.
Jean Lopez, talentueux opticien du passé, rectifie enfin ces deux grandes visions déformées de la Première Guerre mondiale, celle d’une Grande Guerre qui aurait épargné les civils (bien au contraire, on expérimente de tout dans ce conflit : le génocide — contre les Arméniens —, les représailles collectives, les exodes massifs, …) et celle d’un front russe qui n’aurait été qu’un front secondaire (un front majeur, à inscrire en gras, jusqu’au début de 1917, demeurant le calvaire de l’Autriche-Hongrie, un boulet pour l’Allemagne).
Un bouquin salutaire qui permet d’éradiquer, en plus de 400 pages, la bêtise envahissante.
– Christian Vachon (Pantoute), 5 juillet 2026
Les mythes de la Première Guerre mondiale
Loin de décanter le vrai du faux, la mémoire de la Première Guerre mondiale continue de charrier une masse d'idées reçues, de demi-vérités, de mythes et de légendes. Ces croyances trouvent leur origine dans la propagande du temps de guerre, la mémoire familiale, la littérature, le cinéma, même les jeux vidéo et les wargames. Ainsi continue-t-on, à Quimper comme à Dakar, à penser que la paysannerie bretonne, ici, les tirailleurs de Mangin, là, ont servi de chair à canon bien plus que d'autres composantes de l'armée française. On croit toujours que, Jaurès vivant, la guerre aurait pu être empêchée. Que les écrivains du temps ont tous été pacifistes. Que les Américains ont amené la victoire. Ou que les gaz ont été l'arme létale par excellence, les généraux des nullités, les Belges des héros, les aviateurs de preux chevaliers du ciel, les fusillés une immense cohorte, la Marne un miracle. Bref, les poncifs sont légion. Rompre en visière avec vingt-trois d'entre eux, tel est le propos de cet ouvrage. Sous la direction de Michel Goya et Jean Lopez, quatorze des meilleurs spécialistes ont rouvert les dossiers, rectifié et redressé, parfois catégoriquement infirmé ce que l'on croit savoir de la Grande Guerre. Un exercice salutaire qui renouvelle l'histoire d'un conflit qui a façonné le XXe siècle et dont la France, en particulier, porte encore les cicatrices.
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