Dur, dur le métier de reporter à Radio-Canada, nous fait constater de façon percutante (tout en usant adéquatement d’un humour consolant) Héloïse Bargain avec son récit Basse-cour : Chronique d’une désillusion journalistique, publié chez Écosociété. Trop de spectacle, trop d’éphémère, rien de valorisant en cette ère de fast-food de l’information en continu pour la courriériste qui souhaite changer le monde. De quoi décourager les vocations !
Confrontés à une désolante réalité (son toupet passe mal à l’antenne, elle doit écrire sur ces gens photographiant des pokémons invisibles), les rêves d’adolescente d’Héloïse Bargain, qui s’imagine produire de redoutables reportages, s’évanouissent dès ses premiers pas à Radio-Canada au début des années 2010. Envoyée se faire la main à Winnipeg, puis à Moncton (trois déménagements en neuf mois), elle doit très vite maîtriser le journalistus simplificus (rendre simple ce qui est simple), enquêter sur les bleuets de la péninsule acadienne, sur la neige en octobre à Paquetville ou sur la renommée légendaire de Joe Patate (le topo le plus visionné de sa carrière). Mais, surtout, elle doit tout faire : être camerawoman, journaliste, monteuse et dégeler la serrure de son lieu de travail. C’est l’épuisement à 23 ans.
Elle part fureter dans le pré du voisin, voir s’il y a mieux à picorer ailleurs, en devenant journaliste pour le Moscow Times, le seul journal anglophone indépendant, au milieu des années 2010, critique envers le pouvoir de Poutine. Elle fait entre autres un reportage sur le seul manifestant russe pour le climat (« En Russie, la seule manifestation autorisée et spontanée s’appelle le piquet solitaire : être silencieux et tenir une pancarte. ») tout en formant des aspirants journalistes russes.
Elle s’aperçoit douloureusement que, là encore, elle fait du journalistus simplificus et que Moscou, « c’est l’Acadie du journalisme international », un point de départ. « Moscou est un rond, le bateau tourne en rond, et moi je danse en rond en tournant très vite sur moi-même. Je suis un hélicoptère qui ne décollera jamais. »
Ruinée, découragée et « Covid oblige », elle retourne par la petite porte « au clapier », à Radio-Canada, où elle est journaliste surnuméraire, travaillant sur appel (« Radio-Canada, c’est comme une relation toxique, tout le monde aurait le goût de la quitter, mais pour le faire, il faut ôter ses pantoufles. »). On lui propose de rédiger sur « l’Afrique méconnue », mais on ne veut pas d’histoires de guerres, de famines, ou de nettoyage ethnique au Darfour. Elle veut scruter le congrès à la chefferie du PQ, on lui suggère plutôt de rappeler aux Québécois·es qu’il neige l’hiver en sollicitant une entrevue avec le président de la Fédération des clubs de motoneigistes du Québec à l’occasion d’une tempête de neige.
Elle ose finalement. Elle démissionne. Adieu l’information en continu. Quand on est une poule, une musaraigne tétanisée, rien ne vous attend là-bas, à Radio-Canada, qu’une « basse-cour où tous caquettent ou glapissent ». Dans toute cette basse-cour, « le chien est le seul animal qui manque, [le chien] qui rameute les informations, fidèle et loyal à son unique maîtresse : la vérité […] avec un peu plus de chien, le journalisme saurait dénicher des histoires, des vraies. Moins de flocons de neige, plus de Watergate. »
Franchement talentueuse, lucide, audacieuse et sympathique, Héloïse Bargain est partie « rêver mieux ».
– Christian Vachon (Pantoute), 31 mai 2026
Basse-cour : Chronique d'une désillusion journalistique
Dans la salle de nouvelles, Chartbeat, le système de mesure de l’audimat, s’allume sur de grands tableaux bleus classant dans un top 20, comme aux courses de chevaux, les articles les plus populaires, les nouvelles les plus lues. En tête de course, ce n’est ni la fuite des Panama Papers ni la course à la chefferie du Parti québécois. Non, en tête trône plutôt « Une dame de Sherbrooke trouve un serpent caché dans un ananas ». Quoi ! s’exclame un collègue. Quelqu’un a trouvé un serpent dans un ananas ? Mais comment peut-on respirer à l’intérieur d’un ananas ?! Les débats sont ouverts. Les moins cyniques ont cru que le logiciel était déréglé. Les autres savaient.
Dans un récit abrasif et plein d’humour, Héloïse Bargain nous propose une incursion inédite dans les salles de nouvelles pour nous faire vivre de l’intérieur le quotidien d’une journaliste. Publireportages sur les cabanes à patates, passions macabres pour les faits divers, enquêtes impossibles à mener faute de temps, sujets pertinents mis de côté en réunion de rédaction… Vision critique d’un journalisme contemporain axé sur le spectacle, l’opinion et la facilité, Basse-cour est une invitation à « rêver mieux ».
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