Évoquer l’esclavage au-delà de l’indignation : les périls de l’historien

Christian Vachon - 27 mai 2026

Il est hasardeux à l’historien d’explorer, impassible, les terres cruelles de l’esclavage; de naviguer, pour y parvenir, à travers une mer de controverses : la traite arabo-musulmane, la responsabilités des Africains, les indemnités ou réparations du monde occidental; d’éviter de s’échouer sur les récifs du déni ou de l’outrance. Vincent Hugeux, spécialiste français de l’Afrique, s’y risque dans Les fers et le fouet : une histoire raisonnée de l’esclavage, publié à la réputée maison d’édition Perrin, confiant qu’un regard lucide et dépassionné sur ce thème brûlant va plaire à « l’honnête homme ou femme [plaçant] le désir de connaissance et l’impératif d’exactitude factuelle au-dessus du confort lénifiant que procurent les raccourcis dogmatiques. » Qu’il en soit remercié.

D’abord, pouvons-nous tracer un portrait véritable de l’esclavage ? On n’y parvient pas encore dans l’enjeu même du chiffrage, de la mesure de la « performance » de la traite en Afrique. On ose des évaluations « au million près » (20 à 25 millions d’Africains), argumentant une traite transatlantique « plus courte et massive » (11 à 13 millions, dont 95% destinés au Brésil et l’espace caribéen) que celle transsaharienne (9 à 12 millions).

Un fait demeure, relève Vincent Hugeux, personne ne peut plaider l’innocence. « Sous quelque latitude que ce soit, toutes les communautés sédentaires ont pratiqué l’esclavage. » L’antiquité gréco-romaine nous procure l’exemple le plus ancien de corps social ayant massivement recouru à la traite des êtres humains et au labeur forcé. L’institution esclavagiste, avec cette idée de prédestination, ce concept de servitude « par nature » peaufiné par Aristote (l’idéologie raciale demeurant tout à fait absente) « imprègne toute la pensée grecque ». S’adossant au postulat aristotélicien, christianisme, islamisme et judaïsme fournissent aux esclavagistes l’argumentation théologique et doctrinale. Si tu es un descendant des « fils de Cham », maudits par Noé, tu ne peux pas échapper à la servitude.

Esclaves travaillant dans une mine. Peinture sur plaquette en terre cuite corinthienne, Ve siècle av. J-C.

Le racisme, conséquence de l’esclavage ? Le raccourci est aguichant. Il faut bien en convenir, la traite pratiquée à l’époque moderne a bel et bien contribué « à l’invention de la race », à stigmatiser les Noirs, ces « fils de Cham ». « On devient nègre la chaîne aux pieds. »

Vincent Hugeux bourlingue en mer houleuse dans son chapitre sur l’implication des Africains dans les horreurs de l’esclavage. « Il fallait bien un vendeur » sachant que pendant de nombreuses années, jusqu’à la seconde moitié du XIXe siècle, les « éclaireurs européens » ne pouvaient pas s’enfoncer dans l’hinterland africain.

L’enquêteur Hugeux prend bien soin également de rectifier le stéréotype des « captifs accablés, résignés », attestant tout au contraire, chez eux, par des refus d’embarquer et des mutineries, l’éclosion d’une notion d’agentivité, d’une faculté « d’agir, de peser sur le réel ». Le long processus de sape contre l’esclavage, d’ailleurs, ne doit plus seulement être focalisé sur les engagements des abolitionnistes, sur l’activisme missionnaire des prédicateurs Blancs. La révolte ou l’insurrection est « consubstantielle à l’asservissement ».

À qui profite le crime ? La servitude, le pillage de l’Afrique, ont-ils forgé la prospérité du monde occidental ? Quelle place pour les excuses et le pardon ? Peut-on réparer l’irréparable ? La barque du capitaine Hugeux tournoie au milieu d’un consensus introuvable, faisant le constat d’un chemin semé d’embûches, de démesure ou de dénégations. Il ne suffit que de citer l’exemple de ces 55 membres de l’Union africaine réclamant, le 15 février 2025, justice et réparation pour les Africains, sans mettre en cause les États arabes (par crainte d’assumer une forme de responsabilité dans la traite transsaharienne ?).

Le rappel du passé devient même un champ de bataille où s’affrontent d’un côté des déboulonneurs de statues de propriétaires d’esclaves et de l’autre, un président américain souhaitant expurger des musées des sites d’exposition faisant référence à la brutalité de l’esclavage « afin de ne pas dénigrer les Américains de manière inappropriée ».  Hugeux ose une nouvelle fois, pour calmer le jeu, ce discours nuancé : « il importe moins d’abattre les effigies d’icônes contestées que d’en élever d’autres en hommage aux rebelles méconnus. Le malaise n’est pas l’abondance mais la pénurie. »

Et l’esclavage « est une histoire sans fin », conclut-il amèrement. « De l’Ukraine à l’Éthiopie, via la Libye, le Soudan et la Syrie, la persistance et la résurgence de l’asservissement punitif accroît la cruauté de tous les conflits armés récents. »

Combien sont-ils, jeunes filles ou jeunes hommes, dans notre monde actuel, à être encore réduits à un état servile (esclavage domestique ou sexuel) ? 40 millions ? 50 millions ? Là aussi, le chiffrage demeure risqué.

– Christian Vachon (Pantoute), 24 mai 2026

Histoire

Les fers et le fouet : une histoire raisonnée de l'esclavage

Vincent Hugueux - Perrin

Les esclavages, leur histoire convulsive et leur mémoire à vif. Peut-on, sur un thème si brûlant, si propice aux outrances, aux anathèmes et aux raccourcis essentialistes, porter un regard lucide et dépassionné ? Telle est en tout cas l'ambition de cet essai, qui se veut aussi rigoureux sur le fond qu'alerte dans sa forme. En douze chapitres, l'auteur, familier des élans comme des tourments de l'Afrique, du monde arabo-musulman et des Caraïbes, revisite à la lumière des récentes avancées de l'historiographie les stéréotypes les plus tenaces qu'aura inspirés au fil des siècles la réduction en servitude d'êtres humains, pourvu qu'on leur reconnût cette dignité, par d'autres êtres humains, pourvu qu'ils méritassent cette qualité. Quand apparaît l'institution esclavagiste ? Comment les religions monothéistes l'ont, chacune à sa façon, justifiée ? Combien de victimes ? Quelle fut la contribution véritable des philosophes des Lumières à la croisade abolitionniste ? Faut-il, peut-on, réparer l'irréparable ? Est-il envisageable, pour le descendant de l'asservi et l'héritier du maître, de tisser un récit commun ? À quoi ressemblent les avatars modernes d'une pratique millénaire ? Il est plus aisé de faire choir de leur piédestal les statues des négriers d'antan que d'abattre la forêt touffue des dogmes et des a priori. Nul doute que l'ouvrage limpide de Vincent Hugeux contribuera à défricher par ses coupes claires ce massif demeuré si longtemps impénétrable.

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