L’histoire pas pire pantoute des premiers complices de Plume

Christian Vachon - 7 août 2025

Un merveilleux bain de nostalgie, avec des photos et des dessins d’artistes, que ce Plume, Pierrot et moi : la véritable histoire de la Sainte-Trinité de Pierre « Doc » Landry, édité chez Septentrion ce printemps 2025. Il s’agit d’un franc témoignage de l’effervescence socio-culturelle de la fin des années 60. L’auteur, armé de sa flûte à bec avec le signe de « peace » sur l’embouchure, trouvée sur la plage à Percé, a vécu ce « party continuel », souhaitant bien, comme des milliers d’autres jeunes de l’époque « trop en crisse contre tout », ébranler les structures établies. Soixante ans plus tard, il ne trouve aucune raison de s’excuser.

Fils de bourgeois arrivant du Saguenay avec sa valise Samsonite vert olive et cinquante dollars en poche, Pierre Landy fréquente, à l’automne 1966, les établissements de la vie nocturne montréalaise à la recherche d’un Michel Latraverse, « un grand gaillard barbu avec qui il avait fait de la musique » et avait joué les accords de « California Dreamin », sur la fameuse plage de Percé l’été.

Il finit par retrouver celui qu’on surnomme Plume (il a la « personnalité d’un hobo », plume sur la tête), jouant dans les hôtels « avec les avaleurs de couteaux et les mangeux de lames de rasoirs ».  Il demeure plus que jamais abasourdi par sa folie langagière (« ses chansons, c’est nous autres, c’est notre vécu, notre idiome et notre conception des choses mises en paroles et en musique ») et son son, mélange d’influences multiples : blues, chansons françaises, rock’n’roll, hit parade américain.

Voguant l’hiver entre emplois « straights » et vie de bohème (« ils mangent peu, mais mal »), Plume et « Doc » Landry partent à chaque printemps, sur le pouce, pour Percé : « On peut y vivre avec presque rien, louer une cabane à un dollar par jour ». Ils vont vers ce village devenu, à la fin des années soixante, colonie artistique et lieu d’innovations subversives. On peut y croiser Francis Simard et les frères Rose à la Maison du Pêcheur, reprenant leur souffle entre deux vols de banque.

À l’été 1970, finalement, une Sainte-Trinité, un nouveau trio formé de Plume, de « Doc » et du poète et ancien journaliste Pierrot Léger (« Dieu la Mère, le Vice et le Sain d’Esprit »), descend sur la scène du centre d’art de Percé, bol de toilette à l’avant-plan, inondant la place publique de sa folie primitive. Les trois hommes y présentent un assemblage de sketches, de chansons et de poèmes. Certaines prestations audacieuses vont même se terminer au palais de justice (« Silence ou je fais éjaculer la cour, » aurait même entonné, à cet endroit, Plume).

En dépit, ou plutôt à cause de ces tribulations estivales, Pierre « Doc » Landry quitte, à l’automne 1970, son « job payant » au Théâtre populaire du Québec, au grand dam de son patron Albert Millaire (« Maudite jeunesse droguée, » réplique t-il) pour poursuivre l’aventure, ce « grand coup de matraque poétique » de la Sainte-Trinité, une aventure qui s’annonce sans lendemain.

Ça sent rapidement la fin de party. Il y a ce coup de masse d’octobre 1970 et des mesures de guerre (« Nous étions au front », la « cellule divertissement »). Il y a cette nécessaire expulsion de Pierrot, le clown jusqu’au-boutiste : « Difficile pour des poivrots de faire comprendre à un peu plus soulard que la boisson peut parfois constituer un problème. »

Image satellite de la Gaspésie avec une partie de l’île d’Anticosti au nord-est.

Le spectacle continue : une succession de premières parties de Charlebois, des Cyniques, de Tex Lecor, mais le constat, au printemps 1971, n’est guère reluisant. Ils ne sont que de mauvais troubadours, s’étant trompé de siècle. « On n’a pas une cenne noire qui nous adore. »

Il leur reste tout de même la solution de l’enregistrement. Ils montent un « band hétéroclite », sortent un 33 tours titré Triniterre, s’ouvrant par un « Bonsoir mesdames, mesd’moiselles et messieux ! Mangez de la marde et bienvenue chez Dieu ! »

Ce n’est pas un success-story, loin de là : « On ne peut rendre sur disque toute la folie théâtrale » et le rôle de Doc, avec sa flûte, se marginalise. « Nous sommes évidemment sortis du studio aussi pauvres que nous y sommes entrés. » Ils ne verront pas l’ombre de la moindre redevance.

« Ça ne va nulle part notre affaire, » conviennent-ils au printemps 1972. « Landry, on split, » annonce Plume au mois de mai. Cela se révèle une forme de soulagement pour « Doc ». Depuis quelque temps, il se sent comme un imposteur (« Je ne suis pas un musicien, à peine poète »), un Don Quichotte psychédélique, relent de collège classique, à l’ombre d’un géant qui sait, lui, tordre la langue française.

Il va aller voir si une autre vie est possible ailleurs. Il y parvient, demeurant sincère à lui-même, dans le Bas-du-fleuve. Il écrit, s’intéressant à l’histoire régionale, devenant même le directeur général du Musée du Bas-Saint-Laurent.  

Il n’a tout de même pas laissé que des traces bénignes dans le sillage du génial Plume, contribuant à l’écriture de certaines de ses chansons, proposant ce Plume « plus digne qu’un plum pudding » transformé en titre d’album : Plum poudigne.

Et en nous faisant partager cette « rocambolesque histoire de la Sainte-Trinité », il nous fait encore mieux apprécier l’artiste intègre (tout comme Pierrot Léger, tout comme lui) et pas du tout commercial qu’est Plume, avec « ses orgies de sons, de mots, de bruits ». Ce sont des artistes nullement doctrinaires, ne désirant « rien montrer aux gens » sauf leur propre envie de vivre. Il ne font « qu’exprimer les sentiments de toute une génération ». 

« Ce boutte qu’on a fait ensemble, c’est pas pire pantoute pour trois vieux bums. » Ben d’accord.

– Christian Vachon (Pantoute), 3 août 2025

Biographie & Faits Vécus

Plume, Pierrot et moi

Pierre « Doc » Landry - Septentrion

À l'été 1970, Plume Latraverse, le poète Pierrot Léger et Pierre Landry se croisent inopinément à Percé; une rencontre fortuite qui donnera naissance à un invraisemblable trio baptisé la Sainte-Trinité. Concoctant un événement où se mêlent chansons, poèmes et monologues, les trois lascars se produisent dans les rues du village avant d'investir le Centre d'art de l'endroit et, finalement, une salle d'audience du palais de justice local. De retour à Montréal, leur spectacle se transporte à l'Imprévu, place Jacques-Cartier, où ils obtiennent un succès boeuf et jouissent d'une couverture médiatique exceptionnelle. À la faveur de la crise d'Octobre, le groupe sera même qualifié de cette appellation dénuée de toute ambiguïté: la cellule Divertissement. Pierre Landry nous raconte la rocambolesque histoire de la Sainte-Trinité qui se retrouvera à l'avant-scène d'une mouvance d'où émergera un de nos grands chantres nationaux, Plume Latraverse.

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