Du pur bonheur nommé MusiquePlus : les retrouvailles réussies de Marie-Lise Rousseau

Christian Vachon - 10 août 2026

Combat des clips, destroys de Rajotte, Groulx Luxe : ce n’est qu’une brève liste de ces purs moments de bonheur à MusiquePlus, un poste câblé où, pendant plus de deux décennies, la folie n’était pas tolérée, mais encouragée. Comme des milliers d’entre nous, Marie-Lise Rousseau fut une accro de la station montréalaise de la rue Sainte-Catherine, accrochant  même dans sa chambre d’adolescente, tout près de celui des Spice Girls, un poster de Claude Rajotte, crâne dégarni. Fille hyperactive et curieuse, devenue adulte, craignant de voir perdre à jamais le souvenir de ces grands moments de réjouissance télévisuelle, elle part à la rencontre de plus d’une cinquantaine de ces artisans de MusiquePlus, tant ceux de « devant » (Philippe Fehmiu, Mike Ward et tous les autres) que de derrière (les réalisateurs et réalisatrices Rafaël Ouellet et Marisol Aubé, Noémie Clapette la camérawoman, la seule maquilleuse Marie-Lou Provençal, etc.), en effectuant des entrevues de plusieurs heures. Cela donne ce party de retrouvailles, cet enchanteur La musique dans le sang : une histoire orale de MusiquePlus, aux éditions de Ta mère, quatre cents pages bourrées de nostalgie et d’anecdotes truculentes sur les trentaines d’années de la vie de MusiquePlus, de 1986 à 2019, racontées de l’intérieur par des collages de voix.

MusiquePlus, naissant d’une rencontre entre Pierre Marchand (cofondateur et grand patron de la boîte pendant vingt ans) et Moses Znaimer à Toronto en 1986, ce dernier étant en quête d’un pendant francophone à son MuchMusic, est, dès le départ, un choc télévisuel pour les auditeurs québécois avec sa signature visuelle éclatée, sa « vomit cam » (la célèbre caméra croche), le zoom in, zoom out constant et « du live comme on en a jamais vu ».

Et surtout, avec une de ses premières VJ, Sonia Benezra qui est « plus confortable en anglais » et qui nous épate avec ses « Oh my God !! »  (Claude Rajotte : « quand elle est partie [en 1993] c’est comme si on avait éteint le soleil »), le public francophone est mis en contact avec le mélange culturel, « une partie du Québec qu’on ne voit pas ». Rebecca Makonnen soutient ce propos : « [MusiquePlus] est le premier employeur en télé à engager des personnes issues de la diversité. Après, on a vraiment régressé. C’est dommage. »

D’autres étoiles surgissent à MusiquePlus : Claude Rajotte, au côté créatif et à la franchise désarmante, le très sexy Paul Sarrazin (« flushé sans aucune grâce », en 1993), Marie Plourde, à l’allure « girl next door », et ce Denis Talbot, toujours prêt à repousser les limites (et le premier, dixit Claude Rajotte à nouveau, à prédire, dès 1996, que « l’internet c’était l’avenir » avec son émission « M. Net »).

Puis vint, pour nous épater davantage, Mike Gauthier « crédible et drôle », Geneviève Borne, Véro « au naturel hallucinant », Varda, Babu et, en 2002, ce « virage humour » avec Patrice Groulx et ses rassemblements de câlins (du 350 000 à 500 000 de côte d’écoute, du jamais vu à MusiquePlus) et Louis-José Houde en quête d’horreur dans la voûte pour ses « Dollaraclips ».

Et tous respectent ce mot d’ordre de la station : être authentique. Et tous, encouragés par le laisser aller du boss fondateur Pierre Marchand, vivent une complicité  hors du commun (« c’est pas payant à MusiquePlus mais c’est le fun »), « comme [s’il] avai[en]t été dans les tranchées ensemble ». « On était scotchés les uns aux autres », affirment-ils. « J’ai jamais senti de compétition entre nous », entérine Sonia Benezra.

Le seul critère d’embauche : être maniaque de musique, avec les encouragements de cette autre grande patronne Johanne Ménard, « toujours en avant de la parade », voyant arriver, entre autres, le phénomène grunge avant tout le monde.

Cette télévision transgressive, suscitant les railleries (comment ne pas oublier ces sketchs de RBO, démoralisant même une Sonia Benezra : « mon cœur a fait pouf ! »), allume toutefois un auditoire fanatique de nouvelles tendances, de nouveaux courants musicaux d’ici et d’ailleurs, d’autant plus que ce poste câblé de rien du tout est devenu le point d’arrêt automatique, obligé, des grands stars du rock international à Montréal.

Sonia Benezra vit un « moment magique » avec Paul McArtney; Geneviève mène une « entrevue mythique » avec David Bowie « super fin » en 1997; Claude Rajotte se souviendra toujours de Robert Plant, de Led Zeppelin, le « gars le plus sympathique du monde »; et Denis Talbot reste à jamais estomaqué par « l’hyper-générosité » de Joe Cocker.

Le milieu des années 90, c’est aussi cette apogée du hard rock et du heavy metal avec ses groupes musicaux « trop arrogants et ignobles » aux comportement « mononcles » envers le personnel féminin, menant des entrevues « très intoxiqués, complètement hangover ». Et il y aussi Marie Plourde, ayant survécu à sa rencontre avec un Jean Leloup (« ark, dégueu ! ») « un mois sans se laver ».

La reporter Anne-Marie Withenshaw se rappelle aussi la peur de sa vie en cette journée de 1999 où ça s’est mis à déraper à Woodstock. Et il y a Varda, qui regrette, des années plus tard, ses dérapages « un peu bitch », complètement odieux, dans ses commentaires (« j’ai été monstrueuse »). Et il y Claude Rajotte qui raconte, sans rien regretter, cette rencontre du mercredi matin pour préparer le destroy, la « séquence culte », du dernier album des Backstreet Boys (avec la vache déféquant sur le CD), bloquée, plus tard, par le CRTC.

Et tous se souviennent du 5 avril 1994, d’avoir braillé toute la journée en apprenant le décès de Kurt Cobain.

On se remémore ces années où les dollars pleuvent, chez les compagnies de disques, pour faire la promotion des artistes partout aux quatre coins du monde. Patrick Villeneuve : « J’ai dû renouveler mon passeport aux six mois, plus de place pour les étampes. »

Cette folie débridée, cautionnée par l’auditoire, et cette relative insouciance s’achèvent pourtant au milieu des années 2000. Il y a d’abord l’émergence des plateformes de téléchargement, ce signal d’alarme de YouTube : plus besoin d’attendre devant la télévision pour apprécier nos vidéos préférées. Toute l’industrie musicale se transforme. Les compagnies de disque n’envoient même plus leur matériel aux postes câblés. C’est le début d’une longue agonie pour MusiquePlus.

La station est aux soins palliatifs depuis 2007, avec cette vente à Astral. On y fait de la « restructuration ». La magie s’en va. La musique est noyée « dans un océan de Jersey Shore », de téléréalité. « M. Net » est même débranché à la fin de 2014 (Claude Rajotte : « Un non-sens total. Ça a comme pas d’allure »). Et le 16 mars 2015, la production interne cesse, les derniers VJ sont licenciés, dont Mike Gauthier. YouTube et le streaming ont tué MusiquePlus. Le poste meurt officiellement le 26 août 2019 (avec le rachat de la chaîne V par Bell), « sans tambour, ni trompette ».

Que reste-t-il depuis ? Des caboches pleines de souvenirs chez des milliers d’anciens mordus, et ces idoles, ces filles ou ces gars, à jamais associé·es à MusiquePlus. Marie Plourde le constate constamment, elle, conseillère municipale à Montréal, faisant campagne dans son quartier, en entendant ceci : « Mon Dieu, mon fantasme de MusiquePlus qui frappe à ma porte ! »

Et il y aussi ces milliers d’heures de cassettes d’émission détenues par Remstar, dont on discute de leur conservation.

Le MusiquePlus, du rêve à la réalité, de Stéphanie Plante et Mélissa Pelletier, venant tout juste d’être publié chez Québec Amérique, perpétue-t-il aussi bien la mémoire de la station que ce Musique dans le sang de Marie-Lise Rousseau ? Espérez verdict de ma part dans quelques semaines.

– Christian Vachon (Pantoute), 9 août 2026.

Essais québécois

La Musique dans le sang : Une histoire orale de MusiquePlus

Marie-Lise Rousseau - Ta Mère

« Peu importe comment ça a fini – que ce soit en partant frustré après s’être fait mettre à la porte, en ayant pris la décision d’aller faire un projet ailleurs ou simplement parce que c’était la fin de MusiquePlus – pour tout le monde, il y a eu une certaine amertume. Mais assez d’eau a coulé sous les ponts et là, je pense que tout le monde est dans la nostalgie, dans les bons souvenirs et les bons moments. Je pense que c’est vraiment un bon temps pour en parler. » — Rej Laplanche, dernier VJ en ondes à MusiquePlus. S’appuyant sur des dizaines d’heures d’entrevues originales, La musique dans le sang donne la parole à plus de cinquante personnes qui ont été devant ou derrière la caméra et pour qui MusiquePlus a été beaucoup plus qu’une job. Elles nous racontent la station de l’intérieur, des débuts à Toronto jusqu’à la clé dans la porte du 355, rue Sainte-Catherine Ouest. Au travers de ces fragments de mémoire, c’est un pan essentiel (et vraiment wild) de notre culture qui est raconté.

Acheter

Commentaires

Retrouvez toutes nos références

Notre catalogue complet