« Un album de Blake et Mortimer est un album de Tintin que je ne vendrai pas ! » La légende d’un Hergé « Bad Guy », jaloux du succès des héros d’Edgar P. Jacobs, s’acharnant à entraver sa carrière, est têtue. En quatorze chapitres copieusement illustrés et documentés, constellés d’entrevues inédites (avec Roger Leloup, avec Jo-El Azara, …), le journaliste Éric Verhoest scrute ce prétendu antagonisme et en révèle les outrances dans sa biographie croisée Hergé-Jacobs : du duo au duel édité aux éditions Moulinsart/Casterman cet hiver 2026. S’il y a eu un « combat singulier », il fut au « fleuret moucheté ». Mieux vaut parler d’une épopée artistique, d’une splendide collaboration entre deux génies créateurs, certes brève (à peine trois ans), mais si déterminante sur le devenir de la bande dessinée belge.
Tout débute par une décision marchande de Casterman, l’éditeur de Tintin, en Belgique occupée, en 1942 : le « passage à la couleur » de la série. Le papier se fait rare et la maison d’édition estime plus rentable de diminuer le nombre de pages, de plus d’une centaine par album à soixante-quatre, en passant à la quadrichromie. C’est un défi de taille pour Hergé qui est très réticent au départ et pour qui entreprendre la refonte de sa dizaine d’albums déjà publiés nécessite de chercher de l’aide. Il songe alors à une connaissance récente, cet illustrateur Edgar P. Jacobs fournissant de somptueuses deux pages couleurs au journal Bravo. Il n’est toutefois pas disponible. C’est Alice Devos qui effectue la colorisation des six premiers albums. Mais ce n’est que partie remise.
Alice Devos, enceinte, doit s’absenter longuement de cet « embryon » de studio, donc Hergé relance Jacobs à la fin de l’année 1943. L’ami Edgar accepte, cette fois-ci. Une « alliance magique » s’installe, au début de l’année 1944, entre ces deux travailleurs solitaires, menant entre autres à l’époustouflante « remastérisation » du Sceptre d’Ottokar.
Le pari est gagné pour Casterman. En prenant de la couleur, Tintin séduit davantage. Les ventes d’albums progressent de façon astronomique (passant de 20 000 albums, en 1940, à plus de 200 000 albums imprimés au début de 1946), permettant à Hergé, « l’incivique », le « collabo » du « Soir volé », d’échapper aux soucis financiers dans les mois suivants la Libération.
La réussite de Blake et Mortimer, dans les pages du journal Tintin, une bande dessinée d’aventure contemporaine que Hergé a incité Jacobs à réaliser, met un terme à cette prodigieuse alliance au début 1947. Jacobs, trop accaparé par sa série, reprend sa liberté.


Une distance s’installe entre les deux amis, intensifiée par des controverses (la couverture du journal Tintin annonçant la nouvelle aventure des héros de Jacobs, La Marque Jaune, rejetée par le comité de rédaction dirigé par Hergé parce que « trop angoissante »; le refus du transfert des albums de Blake et Mortimer du Lombard chez Casterman) et accentuée par leurs comportements bien différents.
Hergé demeure un citadin, fondant un véritable studio, recrutant de nombreux assistants (Bob de Moor, Jacques Martin, Roger Leloup, …) pour réaliser ses albums. Il a aussi le sens de la prudence (ne pas effrayer les jeunes lecteurs) pour éviter la censure.
Jacobs, lui, s’isole à la campagne, au Brabant, dans sa résidence du « Bois des Pauvres », travaillant en solitaire, en voulant au monde entier après cette interdiction du Piège diabolique (aux images jugées « trop hideuses ») en France à l’automne 1963.
Duel au sommet ? L’affection persiste entre ces deux hommes d’exception. Parlons plutôt d’émulation entre eux que de jalousie (la formule abusive ouvrant ce texte : « Blake et Mortimer est un album… » est fort possiblement un propos apocryphe diffusé par Raymond Leblanc), chacun attirant, par son univers graphique éloigné, un lectorat propre, plus restreint et plus mûr pour Jacobs.
Verhoest souligne fort bien les particularités artistiques distinctes des deux maîtres. Hergé, c’est le mouvement et la fluidité narrative : « une image chasse l’autre » (il n’y a qu’onze textes narratifs dans Le Sceptre d’Ottokar alors que La Marque Jaune en contient plus de 450 !). Il sait ce qu’il veut narrativement, alors que Jacobs se redéfinit sans cesse graphiquement. Venant du théâtre, de la dramaturgie, c’est la composition qui compte pour lui, l’organisation géométrique : « les planches peuvent être appréhendées d’emblée dans leur ensemble ».
Jacobs, surtout, c’est le producteur d’images inoubliables, sachant merveilleusement bien utiliser la couleur pour créer des ambiances, alors que chez Hergé, ses albums en noir et blanc l’attestent, le dessin se suffit amplement en lui-même.
« Leurs œuvres se sont croisées, si pas métissées, mais elles restent fondamentalement différentes. » Le monde de Jacobs baigne dans le clair/obscur, celui d’Hergé mélange aventure et humour. Si la manière Jacobs (avec armes secrètes et son espionnage) semble omniprésente dans L’Affaire Tournesol, le « fleuron de la saga », Hergé s’en affranchit par la suite, s’interrogeant sur ses propres codes, particulièrement dans Les Bijoux de la Castafiore. Remercions, de plus, le « Bad Guy » Hergé d’avoir poussé le confrère Jacobs, se croyant avant tout artiste lyrique, à une dévotion, un « investissement immersif », dans la bande dessinée.
Rivalité ? D’accord, mais rivalité constructive, tellement comparable à cet autre duo légendaire : Lennon/McCartney. La créativité « s’en trouve toujours magnifiée quand deux grands artistes s’observent mutuellement. »
– Christian Vachon (Pantoute), 10 mai 2026
Hergé-Jacobs : du duo au duel
Du duo au duel. L'histoire d'une amitié créative. Pour la première fois, le destin des deux géants de la bande dessinée est retracé dans un seul ouvrage. C'est l'histoire fabuleuse de leur amitié créative que la rivalité du succès secouera, mais ne parviendra pas à dissoudre. De la fluidité narrative d'Hergé à la théâtralité hypnotique de Jacobs, les deux complices ont construit et développé, chacun à sa manière, le style « ligne claire » qui illumine toujours la bande dessinée. Ces deux créateurs ont travaillé ensemble, mais ils n'étaient pas des mêmes mondes. Jacobs venait du roman populaire et de l'expressionnisme allemand, Hergé des films burlesques américains et de l'humour anglais. L'univers de Jacobs est dramatique, baignant dans le clair-obscur, celui d'Hergé mélange l'aventure et l'humour. C'est donc l'histoire unique de deux artistes qui se sont enrichis autant de leurs différences que de leurs affinités.
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