La chute du communisme en Roumanie comme si vous y étiez

Christian Vachon - 29 septembre 2025

Bogdan Stefan vit à Chicoutimi avec sa femme et son garçon et coule un parfait bonheur, faisant ce qu’il a toujours rêvé de faire : des films et des livres. Pourtant, gît en lui une colère.

Bogdan Stefan avait dix-sept ans lorsque la dictature de Ceausescu s’est écroulée et entre lui et son pays natal qu’il a quitté, la Roumanie, il y a des affaires non réglées.

Il s’exécute enfin et fait l’inventaire de ses griefs dans 1989 : Le communisme raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu, publié aux Presses de l’Université de Montréal dans cette épatante nouvelle collection « Les salicaires ». Dans son livre, il narre une année de sa vie, « six mois de dictature communiste, triste et misérable qui tire à sa fin, et six mois d’anarchie, de liberté folle et de découverte, à Iasi et à Paris. »

Au départ, tout lui est difficile à raconter. Il y parvient par morceaux, écrivant sur des objets témoins de ses habitudes : l’aspirateur Cyclone-M, la machine à écrire Olympia de son père (surveillé et identifié par la Milice), ses livres préférés, le petit rectangle « cartonneux » de la carte de rationnement, le t-shirt rouge framboise d’une fille populaire ou ces films étrangers où acteurs et actrices sont doublés, indifféremment, par une seule personne, une femme.

Tout en rédigeant, il voit apparaître, confusément, honteusement, « des bribes de vie heureuses » : les visites à la maison des grands-parents lors de l’été (avec cette odeur d’objets faits en cuir fraîchement tanné, de bois, de plantes et de fruits secs qui lui rappelle les résidences des Autochtones qu’il filme au Québec), la fabrique, lors des vendanges, des tonneaux de vin maison, les fruits en abondance et le plaisir de jouer au foot après une bordée de neige.

N’empêche, le jeune adolescent Bogdan déteste profondément Ceausescu, le « génie des Carpates » (« combien de temps ça prendra avant qu’il crève »), et sa femme Elena, « l’arrogante stupide », eux qui imposent, entre autres, cette « alimentation scientifique » en « réduisant les rations de produits laitiers de deux tiers ». Des interruptions de courant électrique bouleversent constamment le transport en commun et chez le dentiste, ça sent les dents surchauffées : le plombage se fait à froid, car l’anesthésie, rationnée, est utilisée seulement pour les chirurgies importantes.

Mais à l’automne 1989, l’expérience de « l’homme nouveau » achève en Europe. Le mur de Berlin s’écroule, faisant tomber comme un château de cartes les régimes totalitaires en Hongrie, en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Bulgarie. Est-ce au tour de la Roumanie ?

Timbre postal à l’effigie de Nicolae Ceaușescu, diffusé en 1988 pour les 70 ans du dictateur.

À la fin décembre, à Iasi, Bogdan est « prisonnier de sa télé ». « On est tendu comme pour la fin d’un match de foot […] La télévision roumaine libre, la première et la dernière redoute de la révolution. » C’est l’ivresse. « La voilà, la liberté est ici … »

C’est la fuite en direct de Ceausescu de son palais de Bucarest. La capture. Le procès improvisé. Le mur criblé de balles. Elena, tombée de travers, Nicolas, tombant sur le dos, mourant ensemble.

Et Bogdan Stefan cherche désespérément, par la suite, à faire de ce Ceausescu, ce « rustre parvenu », un monstre et non un homme. « J’aimais cette haine qui fut de loin le seul liant qui nous avait unis profondément, nous la Roumanie, en cette fin de décembre 1989 […] Ça nous évitait les questions difficiles, les questions qui pouvaient vite devenir inconfortables » : la dilapidation d’une révolution, la reprise du pouvoir sous le nom du Front du Salut National, par la même nomenclature communiste.

Et le papier toilette est resté le même, de couleur gris beige, risquant de se déchirer à tout moment.

Les désirs et les frustrations remontent à la surface. Le fossé ne cesse de s’agrandir entre son père (supporteur d’Iliescu et de son gang du Front du Salut National) et lui, entre son pays et lui. « Nous avons eu une immense occasion gaspillée de construire une société normale sur des bases saines […] On manque cruellement de gens voulant discuter. »

Une autre vague de déceptions et de découragements s’abat sur Bogdan Stefan alors qu’il travaille sur son livre. Va-t-il trahir ses lecteurs comme Iliescu a trahi les Roumains ? Son voyage libérateur à Paris qu’il croyait dur comme fer s’être déroulé au printemps 1990 après la chute de Ceausescu (dans ses souvenirs « les deux étaient intimement liés, le départ à l’Ouest, la découverte, l’ouverture étant l’une des conséquences intrinsèques de la chute de la dictature ») s’est sans doute déroulé le 8 février 1991 (la « maudite date » de l’agenda de sa mère). 1991!

Un exercice de mémoire franc et déconcertant à tout point de vue.

– Christian Vachon (Pantoute), 28 septembre 2025

Essais québécois

1989 : le communisme raconté à ceux qui ne l'ont pas vécu

Bogdan Stefan - PUM

Cet ouvrage à la fois déstabilisant et fascinant, pour qui a grandi dans l’esprit du capitalisme, nous fait vivre de l’intérieur le quotidien d’un adolescent de dix-sept ans dans la Roumanie communiste de 1989. On assiste aux derniers mois du règne de Nicolae Ceaușescu, puis aux premières bouffées d’une liberté enivrante qui s’accompagnent de la découverte de la langue française et d’un premier voyage à Paris. Avec une approche documentaire, l’auteur, cinéaste-écrivain qui vit aujourd’hui au Saguenay–Lac-Saint-Jean, revisite son passé pour éviter de transmettre à son fils la colère sourde qui l’habite et la honte d’avoir été confusément heureux pendant la dictature.

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