La vie devient marathon pour la jeune comédienne Claudia Cardinale en cet été 1962, elle qui tourne en alternance deux films : Le Guépard à Palerme et Huit et demi à Rome. Elle change d’époque, de façon de travailler et, surtout, de couleur de cheveux (pas de perruque, une teinture) d’un tournage à l’autre : plus noirs que noir pour l’œuvre de Visconti, elle passe au châtain clair pour Fellini.
Cette histoire suffit amplement à susciter l’engouement pour cette Bella confusione du romancier et scénariste Francesco Piccolo au talent littéraire reconnu, et reconnaissable, une traduction de l’italien parue aux éditions Albin Michel au printemps 2025. Mais il n’y a pas que cela de remarquable dans ce récit. Il y a beaucoup plus que cela.
Il y a cet enfantement de deux chefs d’œuvre, de deux films si différents mais, fortement liés, l’aboutissement d’un affrontement entre deux réalisateurs ennemis qui se détestent ouvertement.
Il y a aussi cette histoire intime d’un Francesco Piccolo conquis par la force artistique de Visconti et essayant de comprendre pourquoi Huit et demi, qu’il a regardé une centaine de fois, l’obsède. Il mesure ainsi la différence qui existe entre créer quelque chose et le fait que cette chose devienne un objet de culte. Il s’agit parfois, simplement, d’une vie admirablement mise en scène. De là naissent deux belles œuvres sur une douceur de vivre triomphant du morbide.
C’est donc l’histoire de deux réalisateurs, l’un Luchino Visconti, professant des convictions communistes, et l’autre Federico Fellini, paria pour les organisations de gauche, s’exécrant publiquement (du bonbon pour la presse), se subtilisant scénaristes et comédiens, s’entêtant même à sortit leurs films en parallèle, comme en cette année 1960 avec la diffusion de La Dolce Vita de Fellini et Rocco et ses frères de Visconti. Leur pouvoir est immense, leur rivalité exacerbée.
Après son Rocco, Visconti a maintenant à son agenda Le Guépard, l’adaptation « d’un roman de droite réactionnaire » (quoi qu’il en soit, un des plus beaux livres à avoir été écrit), rédigé par un aristocrate, le prince Tomasi di Lampedusa. Le livre narre la victoire du Risorgimento en Sicile au siècle dernier. On s’attend, bien sûr, à ce que dans ce film d’époque à grand déploiement (costumes, centaines de figurants et tout), Visconti minimise le propos conservateur. Et il y a Claudia, entre autres, pour y parvenir, cette panthère qui, en s’amourachant de Tancrède, prend possession de son territoire tout comme la bourgeoisie sur l’aristocratie.

Pendant ce temps, Fellini, sorti vidé du tournage de La Dolce Vita, en pleine crise existentielle, en quête d’idées pour rebondir, part à la recherche de lui-même. Il voit alors les personnages de sa vie défiler comme dans un cirque. Pourquoi ne pas en faire un film ? Ce serait le portrait décousu d’un type, d’un réalisateur joué, bien sûr, par Mastroianni et avec une « Claudia » qui sera Claudia Cardinale. Il songe à un titre, La Bella Confusione, devenant, sur la copie de travail, Huit et demi (le huitième film de Fellini, plus un des sketchs de Boccace 70).
D’un côté, donc, une fresque historique, un Guépard somptueux, et de l’autre un Huit et demi nombriliste ? Pas tout à fait : la réalisation de Visconti se révèle elle aussi intimiste.
Burt Lancaster, l’Américain, le « Cowboy du Texas » imposé par le producteur pour mieux vendre le film à l’étranger et méprisé ouvertement par le réalisateur avant de devenir son « complice inattendu », a compris que Visconti et Don Fabrizio qu’il incarne (le prince confronté à un monde en pleine mutation) ne font qu’un. Se désintéressant de sa mission politique, il filme sa vie. « Il est lui-même un aristocrate, il est surtout cela, et le film lui sert de révélateur. »
Le Guépard et Huit et demi sont tous deux autobiographiques, deux œuvres se débarrassant de leur ambiance macabre, présentant des personnages confus, « la bella confusione » transformant leur échec en victoire.
Avec le défilé de Huit et demi (« une des plus belles fins du cinéma »), le bal terminant Le Guépard (l’adaptation du roman est si réussie qu’elle donne l’illusion d’une absolue fidélité : Visconti a exclu les deux derniers chapitres du livre), ce qui s’annonce tragique devient bonheur. La vie est une fête.
La confusion environnante naît de l’acceptation de la vie. « C’est moi [le Fabrizio du Guépard, le réalisateur de Huit et demi]. Je suis tel que je suis et non tel que je désirerais être. »
Ces deux œuvres très personnelles, devenues films cultes, vont parvenir à apaiser les deux réalisateurs qui, par l’entremise de Giulietta Masina, épouse de Federico, se réconcilient, s’amusant de la rivalité qui les a longtemps définis. Et Claudia réussit à nous ravir davantage dans Il était une fois dans l’Ouest.
Comment ne pas résister à ce sublime rendez-vous avec cet épisode mythique de l’âge d’or du cinéma italien ?
– Christian Vachon (Pantoute), 21 septembre 2025
La bella confusione
1963. Claudia Cardinale, beauté ravageuse, est à l'affiche de deux films : Huit et demi de Federico Fellini et Le Guépard de Luchino Visconti. Deux chefs-d'oeuvre qui incarnent l'âge d'or du cinéma italien. Mais avant d'entrer dans la légende, ces films ont été de véritables défis autant qu'un terrain d'affrontement entre deux monstres sacrés, sublimes adversaires. Depuis les coulisses du tournage, exhumant correspondances, notes, journaux intimes, interviews, témoignages et rumeurs, Francesco Piccolo fait revivre l'aventure de ces années 1960. Et, au-delà, celle du cinéma italien, avec dans les rôles principaux Claudia Cardinale, Marcello Mastroianni, Burt Lancaster, Pier Paolo Pasolini... Entre mythe et réalité, tragédie et dolce vita, sa voix inimitable réveille des milliers de souvenirs et restitue l'esprit d'une époque révolue.
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