« La première victime de la guerre est la vérité » : la photographie s’en fait complice dès ses débuts, il y a près de 170 ans, lorsqu’en Crimée, en plein conflit entre Britanniques, Russes et Français, un photographe entasse des boulets sur une route pour accentuer l’effet tragique de sa composition.
La photographie, c’est aussi une arme redoutable, capable, par sa puissance évocatrice, d’embrigader la population vers ce but ultime : la victoire. Nous en avons un bon exemple avec le Raising the Flag on Mount Suribachi at Iwo Jima de Joe Rosenthal en février 1945 (le Raising the Victory Banner over the Reichstag Berlin du Russe Evgueni Khaldei s’en fit l’écho quelques semaines plus tard). Cette photo des six Marines, pas si inespérée, on le découvre plus tard, mérite amplement d’être en page couverture de ce La guerre des images : 170 ans de photographies de propagande militaire publié chez Gründ. Hilary Roberts, conservatrice en chef de la photographie de l’Imperial War Museum de Londres, nous sert d’accompagnatrice, par ses commentaires, de cette formidable exposition de plus de 300 images manipulées, témoignant que dans le domaine de la photographie de guerre, « la vérité est sujette à d’extrêmes distorsions », que ce soit en injectant du sens, en retirant du sens ou en transformant le sens.
Dès les origines, dans les années 1850, on ajoute un gage de réalisme et de crédibilité au morne noir et blanc des photos en les coloriant, mais l’effet est souvent inverse, tel sur ce portrait d’officiers et de soldats de l’armée indienne pris en 1887, richement coloré en couches épaisses, qui a plus l’allure d’une peinture que d’une photographie. Et ce besoin d’accentuer le réalisme persiste encore au début du XXIe siècle : on a découvert, à Kandahar, en 2001, la photo saisissante d’un combattant taliban peint à la main. Les guerriers islamiques afghans avaient, semble-t-il, un faible pour les visuels fortement retouchés aux couleurs vives.
On a aussi fait très souvent appel à l’aérographe pour les retouches, une intervention très souvent détectable à l’œil humain, comme le prouve bien cette photo de l’achèvement du canal Moscou-Volga, en avril 1937, trafiquée en 1939 pour faire disparaître le camarade « purgé » Nicolaï Yeshov qui se tenait près de Staline.
Manipuler pour ôter du sens est synonyme de censure, bien entendu. La photographie se démocratisant dans les premières décennies du XXe siècle, une censure préventive, à savoir l’interdiction aux amateurs de réaliser des clichés dans les zones de guerre, devient courante dès 1914. Notre guide, Hilary Roberts, présente aussi de beaux exemples du travail laborieux des censeurs : grattage d’information sur le négatif, de noms sur des pierres tombales ou de marques d’identification de chalutiers belges trouvant refuge, au printemps 1940, dans un port anglais. Un Adolf Hitler a même interdit, dans les années 1930, une photo prise par son photographe préféré de Heinrich Hoffman en train de signer un document : il était hors de question de le montrer portant des lunettes, un symbole de « faiblesse physique ». À l’inverse, la censure peut même, en manipulant des cadres et en supprimant des défauts, « suggérer des vérités qui auraient été ignorées. »
Et si l’instantanéité des photographies numériques peut faire croire maintenant qu’on échappe à la censure, les images générées par l’intelligence artificielle nous font craindre, au contraire, que nous puissions plus que jamais être victimes de manipulation.
Le photographe aime également « mettre en scène » pour donner du sens, tel Alexandre Gardner, en 1863, déplaçant des corps de soldats tués sur le champ de bataille de Gettysburg, pour obtenir un « meilleur réalisme ». Encore, en 1968, Don McCallin use du même stratagème à Hué, au Vietnam. Même ce réputé « drapeau déployé » de Joe Rosenthal, à la « composition presque classique », est une reconstitution fortuite. Alberto Korda, pour son fameux portrait de Che Guevara (« The Guerrillero Heroica ») reproduit à des millions d’exemplaires, a recadré, en 1967, après le décès du combattant, la photo originale prise en 1960. Il y fait disparaître, entre autres, le profil d’un journaliste et supprime les détails « nuisant à la force du rendu, distrayant les regards. »
Mentionnons aussi qu’une autre photo extrêmement mémorable, la « Loyalist Militiaman at the Moment of Death », prise par Robert Capa en septembre 1936, lors de la guerre civile espagnole, s’est révélée, tout récemment, lors d’une enquête étoffée par la technologie de la géolocalisation et par l’analyse du paysage et de l’angle de vue de l’appareil photo, une mise en scène : la ligne de front, au moment de la prise, se trouvait à trente-quatre kilomètres des lieux.
Il y a bien d’autres photos stupéfiantes ou imprévues dans cette Guerre des images : les six prises successives, qui vont obtenir un immense succès sous forme de cartes postales colorisées, de la destruction d’un zeppelin au dessus de Londres en 1916; un biscuit gravé de rations militaires de la Grande Guerre servant de cadre à la photo d’un sergent anglais; une fausse carte d’identité allemande réalisée par des prisonniers de guerre britanniques à Colditz en 1944.
Il y a aussi ce gouvernement britannique interdisant la publication d’un cliché d’une femme membre d’un club de tir local à Manchester en juillet 1940, car il tient à ne jamais présenter les femmes comme combattantes, « encore moins arme en main », alors qu’en 1943, en guise de propagande, on photographie des membres d’un service auxiliaire féminin de l’armée polonaise en exil, participant à un exercice d’entrainement militaire, en jupe serrée, sur les dunes en Écosse — une belle mise en scène.
Il y a surtout ce cliché resté trop longtemps obscur, cette photo terriblement troublante, prise en 1949 par une dizaine de combattants lituaniens, hommes et femmes, luttant contre l’armée d’occupation de Staline. La photo, captée par les militants eux-mêmes et saisie par les renseignements soviétiques, comporte des numéros servant à identifier les partisans lituaniens qu’ils vont liquider les uns après les autres, tragique exemple de la photographie comme arme de guerre meurtrière.
— Christian Vachon (Pantoute), 26 avril 2026
La guerre des images : 170 ans de photographies de propagande militaire
La photographie de guerre au service de la propagande : retour sur 170 ans de manipulation. On dit que l'appareil photo ne ment jamais. Mais dans le domaine de la photographie de guerre, sa vérité est sujette à d'extrêmes distorsions. Choix du cadrage, hors champ, exposition... mais aussi retouche, voire photomontage et création pure : la vérité représentée est surtout question de choix. Et d'intention. Des débuts de la photographie, au milieu du XIXe siècle, à nos jours, de la guerre de Sécession à la guerre en Ukraine, Hilary Roberts décrypte 170 ans d'arrangements avec la réalité, au service de la morale nationale, du subterfuge et du contrôle. S'appuyant sur un vaste corpus d'images sélectionnées dans des archives du monde entier, elle détaille le contexte et l'utilisation de chacune, les replaçant dans le cadre plus général du discours dominant de l'époque. Un moment de recul et d'analyse plus que nécessaire alors que les outils de création et de retouche d'images n'ont jamais été si disponibles et si faciles d'utilisation, les fake news, si nombreuses, et la volonté de désinformer, si forte.
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