Du bonheur total pour qui ne se lasse pas de fredonner cet entraînant ver d’oreille : « Partons à l’aventure… » que ce Un dîner avec les Pierrafeu : la petite histoire d’une adaptation québécoise de Tristan Demers, publié chez Hurtubise. Passionné fou de la série (il a transformé une partie de sa résidence en musée des objets dérivés des Pierrafeu), l’auteur nous fait une démonstration convaincante qu’il a suffi d’un doublage sortant des sentiers battus pour faire d’un pur produit américain une icône de la culture populaire québécoise. Cet album joyeusement imagé, agrémenté d’entrevues inédites, dont une avec Monique Miller, la voix de Bertha Laroche, qui est toujours aussi fougueuse à 92 ans, nous le démontre bien !
Il en faut de l’audace (à l’égal des concepteurs américains, William Hanna et Joseph Barbara, qui affrontent le même défi dix années auparavant) et de l’instinct à Serge Doyon, directeur adjoint des services français de Screen Gems (la compagnie diffuseur des Flinstones), pour persuader, au début des années 70, Radio-Canada de diffuser, en soirée, une série d’animation destinées aux adultes. Il met de l’avant cette astuce : oublions le doublage fait en France, en 1969, qui ne colle désagréablement pas à la réalité québécoise et faisons de ces Flinstones, devenus les Pierrafeu, nos voisins de tous les jours, des gens de notre quartier, à Laval ou à Sainte-Foy, avec ce parler vrai — au risque, certes, de déranger, il l’admet — qui sera plus drôle que l’original, promet-il.
C’est à contrecœur, finalement, que Radio-Canada achète les 166 épisodes de la série doublée qui seront diffusés, dès le mois de septembre 1971, le vendredi soir, à 19 heures 30, à Montréal. Les critiques déplorent, mais le public adore puisqu’il s’identifie aux personnages. Saint-Granit, c’est Brossard à l’ère préhistorique. Mission réussie pour Serge Doyon.
Quelques années plus tard, avec une adaptation aussi hardie que contestée, les dialoguistes du Slap Shot, avec Paul Newman, en font un produit aussi mythique que les Pierrafeu au Québec, une leçon comprise pour le doublage des Simpson et autres qui suivront.
Ils sont pourtant condamnés à l’oubli, au début des années 80, ces Pierrafeu aux références culturelles d’un autre temps (Tristan Demers argumente bien cela : le modèle patriarcal campé, les « jokes » de belle-mère, …). Arrive ce coup de chance inattendu : l’achat de la série animée par le tout jeune réseau Télévision Quatre Saisons (TQS) en 1987. Diffusé à l’heure du lunch, le cartoon devient, pendant vingt ans, le rendez-vous quotidien de milliers d’écoliers (l’auteur fait partie de cette génération Pierrafeu), restant, avec Bleu Nuit, l’une des émissions les plus rentables pour TQS. Elle ne coûte presque rien à rediffuser, les comédiens québécois ayant participé au doublage de l’été 1971 et n’obtenant que ce seul cachet.
Peu importe cet environnement social démodé, avec ces épouses toutes au foyer qu’on adoucit par un manteau de fourrure, les jeunes auditoires demeurent captifs des drôleries de ce Fred Caillou, modèle du Québécois américanisé, leur faisant jouir d’allégresse par ses petits pas de danse en lançant sa boule de bowling. Ils affectionnent particulièrement ces dialogues qui résonnent authentiques : « C’est mieux qu’une claque su’a yeule, v’la ton 30 piasses pis sacre ton camp ! » On s’attache aux personnages : Fred et Délima, Arthur et Bertha, Agathe, Boum-Boum et Dino. On s’attache aussi, durablement, aux voix.
Et au milieu des années quatre-vingt-dix, lors de la sortie du film joué par des acteurs réels, bien des membres de cette génération Pierrafeu se sentent trahis, insultés, en découvrant — horreur ! — que Fred Caillou n’hurle plus ses Yabadabadou ! de la même façon. Fred Caillou, c’est Paul Berval. Paul Berval, c’est Fred Caillou et on a fait fi de cela. Ces Pierrafeu ne sont pas des nôtres.
– Christian Vachon (Pantoute), 20 septembre 2026
Un dîner avec les Pierrafeu : La petite histoire d'une adaptation québécoise
Vous souvenez-vous de Fred et Délima, d'Arthur et Bertha, d'Agathe, Boum-Boum et Dino ? Du fameux " Yabadabadou ! " claironné par un Fred trop heureux d'avoir fini sa journée de travail ? Des colères de son patron, monsieur Miroc ? De l'Ordre loyal des bisons des Prairies ? De l'inoubliable chanson du générique ? Quel que soit notre âge, les héros des Pierrafeu nous sont familiers. Nous avons grandi avec eux, soit dès la première diffusion de la série, dans les années 1970, soit lors de ses nombreuses rediffusions au fil des décennies suivantes, à l'heure du lunch.
Depuis plus d'un demi-siècle, ce populaire dessin animé fait partie de notre bagage culturel, et ce, pour une excellente raison : il a été le premier à être adapté au Québec, doublé par de talentueux comédiens de chez nous, dans la langue de Michel Tremblay, et truffé de savoureuses références d'ici qui faisaient tiquer intellectuels et puristes ! Pour une première fois, un ouvrage aborde l'histoire de l'adaptation et du doublage de cette série mythique, devenue un modèle dont se sont inspirés ceux qui firent des Simpson - et de bien d'autres émissions - des succès éclatants et durables.
Passionné de culture populaire, Tristan Demers récidive en nous invitant à découvrir tous les dessous de cette adaptation. Il nous dépeint un Québec en pleine évolution mais encore bien patriarcal, où dominent machos, beaux parleurs et patrons, alors que les femmes portent toujours le nom de leur mari - Mme Fred Caillou ! - et ne peuvent entrer dans une taverne, dernier bastion mâle.
Partons à l'aventure dans un passé pas si lointain... Il faut rattraper les Pierrafeu !
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