Depuis plus de quatre-vingt ans, le Parti communiste perfectionne la répression du penser autrement en Chine. En quelque trois cents pages de son Surveiller et punir en Chine : Laogai et technosurveillance, de 1946 à nos jours, publié aux éditions La Découverte, l’émérite sinologue français Jean-Philippe Béja nous procure une terrifiante idée de l’ampleur de ce contrôle social omniprésent. Pour nous en faire mieux apprécier la dureté, Béja s’appuie sur les propos inédits de près d’une trentaine de victimes de cette oppression : des gens, prisonniers récemment libérés, anciens gardes rouges, leaders étudiants, que Jean-Philippe Béja est allé interrogé en France, aux États-Unis, en Allemagne et même en Chine, acceptant de parler à visage découvert, malgré les risques encourus pour eux ou leurs proches, prouvant que l’emprise du système n’est pas absolu, servant souvent de démenti à cette pensée trop répandue qu’en Chine, l’individu ne compte pas.
Dès le début des années 1940, Mao, à la tête du Parti communiste chinois, désireux de créer une nouvelle couche d’intellectuels entièrement dévoué au projet du Parti, fait du Yan’an, cette province du nord-ouest qu’il occupe, un « laboratoire de la Chine nouvelle ». Il y expérimente les premiers laogais, ces « camps de rééducation par le travail manuel », une trouvaille tout de même inspirée des goulags soviétiques et fidèle à cette politique « humaniste » stalinienne : « il ne faut pas exécuter les ennemis potentiels du régime ».
Ces camps connaissent leur âge d’or (« la révolution n’est pas un dîner de gala », enseigne Mao) dès la conquête du pouvoir par les communistes en 1949. Une vague de répression frappe les membres des classes hostiles (5% de la population) : capitalistes et propriétaires fonciers « fournissant une main d’oeuvre bon marché, même gratuite, pour édifier le socialisme ». Aucun terme fixe à la peine, les gens seront libres « quand ils seront rééduqués ».
Les outils de contrôle s’épanouissent et se peaufinent lors des années cinquante, avec la généralisation du « livret de résidence » (une autre importation du modèle soviétique) et ces interventions du comité de voisinage dès qu’un citoyen se comporte de « manière anormale ». Plus que jamais, l’hégémonie du Parti s’exerce sur le champ intellectuel, « l’élément important de la transformation socialiste ». Il ne faut surtout pas préserver l’individualité des artistes, ni leur indépendance.

Les crises et les campagnes de répression deviennent même les modes de gouvernement privilégiés par Mao dès les années soixante, des moyens de reconquérir le pouvoir : ses rivaux sont accusés « d’être les parrains des personnes démasquées ». L’exemple le plus flagrant est cette « révolution culturelle » déclenchée en 1966 (célébrée, à l’époque, par de prestigieux intellectuels français et pas seulement de gauche), lancée par un Grand Timonier affaibli par l’échec avoué de son Grand Bond en avant, se faisant un champion de la liberté (« on a raison de se révolter ! ») et faisant appel à la jeunesse pour « démocratiser la répression ». Tout le monde attaque tout le monde. La dénonciation devient sport national.
Le peuple chinois, épuisé, respire un peu mieux après 1976, avec la mort de Mao, le programme audacieux des « quatre modernisations » de Deng Xiaoping (la Chine doit changer, former des cadres compétents) et l’espoir d’une cinquième : la démocratie, le rétablissement de la légalité et l’émergence d’une société civile. La réforme de la pensée s’efface devant la nécessité de la production. Le Parti, en quête d’expertises et d’accords commerciaux, tient également à redorer son image à l’étranger en se souciant d’améliorer les conditions des détenus des camps de rééducation. Le terme même de laogai est officiellement supprimé.
Mais, les nombreux témoignages recueillis par le chercheur Béja l’attestent, « les vieilles traditions maoïstes se perpétuent » en ces temps de modernisation, particulièrement dans les prisons du Sichuan. On parvient surtout à faire taire les gens par des modes de coercition plus souples, sans les mettre dans des camps.
Arrive, de plus, Xi Jinping en 2012, ce « Grand Bond en arrière ». En tête d’une Chine superpuissance économique mondiale, redevenue cet Empire du Milieu uniquement soucieux de s’entourer d’États vassaux, ne tenant plus aucunement compte du jugement des pays occidentaux, il lance l’offensive contre la société civile émergente, renforce le pouvoir des comités de quartier et recourt aux technologies de l’information pour moderniser la surveillance exercée sur les citoyens, utilisant aussi, pour « renforcer l’unité de la nation », un système de récompense et de punition. Chaque citoyen possède, au départ, un capital de huit cents points. Ce fils d’un dirigeant réprimé par Mao interdit même, par une législation, le « nihilisme historique » (le fait de dénoncer les erreurs passées du Parti).
Une Chine modèle est une Chine docile, revendique Jinping, omettant de voir (les multiples récits d’opposants de l’essai de Béja en étant la preuve) que « la résistance à l’oppression est un patrimoine commun de l’humanité ». Et il doit subir cet affront constant à sa vision autoritaire, l’existence de cette petite île voisine, au sud de la Chine, prouvant qu’on peut être fier et prospère, tout en croyant au pluralisme des idées.
– Christian Vachon (Pantoute), 21 juin 2026
Surveiller et punir en Chine : laogai et technosurveillance, de 1946 à nos jours
« On travaillait de l'aube à la tombée du jour, et le soir, on avait la séance d'éducation politique... Tous rivalisaient d'enthousiasme pour dénoncer leurs codétenus. Ces réunions étaient atroces : à leur issue, nombreux sont ceux qui se sont pendus, empoisonnés ou jetés dans la rivière... ». Aussi terrible que le goulag stalinien, le laogai, système concentrationnaire mis en place par Mao, reste utilisé à grande échelle dans la Chine de Xi Jinping. Dès avant sa prise du pouvoir en 1949, le Parti s'est acharné contre ceux qu'il accusait d'être ses ennemis. Dans les villes, les comités de voisinage interviennent dès qu'un citoyen se comporte de manière « anormale ». « Ennemis de classe », éléments douteux finissent souvent au laogai. De 1949 à 1976, des dizaines de millions de personnes y sont passées. Mais les camps n'ont pas disparu à la mort du Grand Timonier. Dans les années 1980, jeunes délinquants ou non-conformistes, protestataires ouvriers et étudiants, croyants, paysans insurgés y sont envoyés. Après l'arrivée de Xi Jinping en 2012, le laogai, sous un autre nom, est utilisé au Xinjiang pour faire des Ouighours des « citoyens modèles ». Adossé à un dispositif de technosurveillance de grande ampleur, il reste un instrument essentiel du Parti depuis quatre-vingts ans. Ce livre donne la parole à ses victimes.
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