Guerre de la ligue d’Augsbourg, guerre de 1812, Guerre froide : quatre siècles de conflits au Québec, quatre siècles à répondre par la bouche de ses canons, ça laisse des traces, beaucoup de traces. Elles sont partout, parfois discrètes, souvent imposantes, évidentes. Les historiens Jean-François Caron et Pierre Lahoud, auteurs des très réputés Curiosités de Québec, répertorient ces multiples indices de notre passé belliqueux en textes et images dans leur Patrimoine militaire au Québec, un petit guide pratique de plus de deux cents pages, publié chez GID, un rappel pertinent de ces temps où Britanniques, Américains, ou même ces lointains et improbables Allemands et Rouges convoitaient notre territoire.
Fortifications, citadelle, tours Martello, des canons à profusion : c’est à Québec, bien sûr, place forte au haut de sa falaise cinq fois assiégée (emparez-vous d’elle et le reste du Canada s’écroule), qu’on retrouve les plus nombreux éléments de ces temps martiaux. Messieurs Caron et Lahoud y consacrent de nombreuses pages de leur répertoire (plus de vingt uniquement pour l’enceinte fortifiée), nous révélant même d’étonnants vestiges méconnus : la redoute de la Charre, du côté du domaine Maizerets, et la redoute de Wolfe, près de la Maison Vézina à Boischatel.
La rivière Richelieu, voie d’accès prisée par les envahisseurs venant du sud, offre lui aussi de multiples indices de son importance stratégique, au cours des siècles, avec ses fort Lennox, fort Saint-Jean et fort Chambly. Ajoutons aussi un autre solide témoignage, ce blockhaus (une maison fortifiée) restauré de la rivière, près du haut Richelieu, qui, un 30 mars 1814, donna bien du fil à retordre à des combattants américains.
En fait, ils sont disséminés, ici et là, comme un jeu de piste, les témoignages de notre passé militaire au Québec : un canal fortifié, jalonné de petits blockhaus, datant de 1779, au Côteau-du-Lac en Montérégie; des batteries de canons aménagées à la Côte-de-Gaspé en 1940 (le HMCS Fort Ramsay); des vestiges découverts en 1946 (et mis en valeur dans les années 2000) de l’écrasement d’un B-24 Liberator venant de Terre-Neuve, à Saint-Donat en Lanaudière; un centre d’interprétation, à Spirit Lake en Abitibi, sur le site d’un ancien camp d’internement de citoyens étrangers érigé lors de la Première Guerre mondiale.

Loin d’être discret sont ces massifs manèges militaires construits sur tout le territoire québécois entre les années 1860 et 1910, à Québec, Trois-Rivières, Sherbrooke, Lévis… Autres manifestations plus contemporaines et négligées de temps belliqueux : les quartiers de vétérans, avec leurs petites maisons aux structures préfabriquées, de style Cape Cod, qui vont émerger tant à Montréal qu’à Québec après 1945.
Même la plus récente Guerre Froide est fort riche en vestiges, que ce soient ces stations radars de la ligne Pinetree, mises sur pied à partir de 1951 à Saint-Sylvestre en Beauce, à Chibougamau, au Mont-Apica et au Lac-Saint-Jean, ou ces abris antinucléaires individuels ou collectifs, très « épeurants », destinés à des chefs de gare (comme à Saint-Damien-Station) ou à des membres de l’exécutif (à la base de Valcartier) qui essaiment, au début des années 1960, en pleine psychose de la Bombe.
À ce patrimoine, nous pouvons ajouter un tout aussi éloquent (un oubli de messieurs Caron et Lahoud ?) qui a été restitué par l’archéologie maritime : les épaves de navires de transport de la flotte de Walker qui se sont échoués sur l’île aux Oeufs en Côte-Nord en août 1711 et celle du Machault, une frégate française coulée le 8 juillet 1760, lors de la bataille de la Ristigouche.
Et ce Patrimoine militaire du Québec se limitant au territoire de la province actuelle ne doit pas nous faire négliger que, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle et même au-delà, en Louisiane, l’Amérique française s’étendait sur une large partie du continent (c’est notre patrimoine) et que de Détroit à Pittsburgh (l’ancien fort Duquesne), du Niagara au golfe du Mexique, subsistent des traces évocatrices du passé martial de nos ancêtres.
– Christian Vachon (Pantoute), 14 juin 2026
Patrimoine militaire au Québec
La patrie, c’est la nation à laquelle on appartient. Le patrimoine, c’est l’ensemble des biens et des réalisations transmis par nos ancêtres. La collection « Patrie-Patrimoine » a pour but de sensibiliser la population du Québec à ce qui la caractérise, l’identifie et la distingue. Ce sixième numéro présente le patrimoine militaire du Québec, dont l’histoire est ponctuée de conflits armés malgré sa société pacifique. Par conséquent, ce patrimoine est très riche, mais trop souvent fragile et méconnu. Les auteurs ont choisi d’aborder les structures défensives pour lesquelles il demeure des éléments visibles, qu’ils soient intégraux ou sous forme de vestiges. La présentation suit un ordre chronologique et les éléments choisis, disséminés au Québec, se rattachent toujours à des guerres ayant eu des répercussions chez nous, qu’elles soient européennes ou américaines.
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