Khalil Guliwala, né à Dubaï et d’origine indienne (partageant sa culture et ses plats épicés), est musulman, mais pas trop (comme des millions de ses coreligionnaires), ne jeûnant pas lors du Ramadan, sauf pour perdre du poids. Il est marié à Florence Morin-Laurin, une Québécoise pure laine de Lévis, depuis 2008, façon « Bollywood rencontre le Québec ». On ne peut jamais prévoir de qui on va tomber amoureux, bien sûr, suscitant parfois l’incrédulité, la confusion et un soupçon d’inquiétude.
L’un et l’autre, dans leur Un musulman à la cabane à sucre, publié chez Québec-Amérique cet hiver 2026, nous divulguent, en une trentaine de courts chapitres, comment ils parviennent à désamorcer la bombe islamique en usant de l’humour.
Tout tourne souvent autour de la bouffe et de l’alcool, le titre de l’ouvrage en est un excellent indicateur. Si ! Khalil aime le bacon (et Céline Dion) et il a vécu l’expérience québécoise ultime (ou comment faire d’un sujet banal une crise existentielle) de la cabane à sucre « royaume du cochon ».
Il a appris, en fait, le français en déchiffrant les menus des pizzérias (« C’est quoi un « hot chicken » ? Un arrêt cardiaque, du désespoir culinaire. ») Il sait qu’il n’y a pas de meilleure manière de relaxer l’ambiance et de diminuer les interrogations existentielles qu’en commandant une bière.
Si le programme de francisation fut, pour Khalil, l’une des expériences les plus importantes de sa vie, Florence lui a toutefois fait subir la vraie épreuve, le véritable passage obligé culturel : l’écoute de Bibi et Geneviève, « une aventure oscillant entre le gentil et le bizarre et le franchement « c’est quoi ce bordel ! » »
Khalil reconnait que ses poils faciaux permettent, chez les autres, de mesurer son « baromètre spirituel » : « barbe complète : alerte à la Charia ! Est-ce que tu es un peu trop en amour avec Allah ? » […] « Les hommes blancs, eux, peuvent faire ce qu’ils veulent avec leur barbe. Aucune conséquence. Moi, je veux juste la même chose que tous les gars veulent, me laisser pousser une barbe en paix. »
Même le choix du prénom des enfants devient problématique. Il faut en sélectionner un qui leur permet, lors de leur vie, de « passer le test de l’aéroport », qui leur évite l’escorte directe dans une salle d’interrogatoire pour une fouille au corps.
Khalil admet, enfin, croire encore un peu aux fantômes. « Quand t’es un Indien musulman à Dubaï, t’as pas vraiment le choix. Tu grandis entouré de démons, de djinns, de femmes serpents. » Il trouve en fait, un peu déçu, nos légendes québécoises assez relaxes.
C’est d’ailleurs le charme de ce sympathique ouvrage. Khalil Guliwala est un observateur amusé, malicieux, à la Boucar Diouf, d’une réalité étrange : la nôtre.
Il commente ce sport extrême, les déménagements : « c’est la journée où tu découvres qui sont tes vrais amis. » Il constate qu’au Québec, les animaux domestiques sont rois (Florence : « Khalil m’a demandé si le chien avait aussi une carte de la RAMQ »). Il survit à ce « rush de sucre garanti » : les fêtes d’enfants. Il tente d’identifier, à chaque Halloween, pour sa marmaille déguisée, les maisons riches où on donne les vrais bonbons.
Il s’interroge en outre sur l’homme blanc qui court : « jamais je n’ai vu un homme brun faire du jogging, point final. » La pêche, qu’affectionne Florence, « faire semblant de rester immobile sur le lac », reste pour lui un mystère total : « en Inde, tu veux du poisson, tu vas au marché ». Il perçoit aussi quelque chose de profondément et indiscutablement occidental dans les piscines résidentielles, ce « mini-lac, à vingt pas du frigo » : « en Inde, tu voulais te baigner, tu allais dans le Gange. » Il constate aussi que les Québécois sont abonnés au tout-inclus : « C’est le langage de l’amour au Québec. C’est voyager avec ceux qu’on aime. »
Khalil, tout de même, s’est fort bien intégré. Il pratique un nouveau pèlerinage, celui au Costco, initié par Florence : « Tout est ma faute […], j’ai sous-estimé l’effet que ça aurait sur lui. » […] « C’est une secte, avec du stationnement gratuit. [Tu reviens avec] un baril de Nutella capable de nourrir un camp de réfugiés pendant deux mois. » Il a surtout, comme tout bon Québécois mâle, fait de son sous-sol un lieu sacré (« à Dubaï, pas de sous-sol, seulement du pétrole »), un mode de vie, le sanctuaire du juste au cas où, un truc pour cacher la honte, un genre de pèlerinage intérieur. « On redécouvre chaque année un objet inutile qu’on refuse de jeter. »
Khalil et Florence réinventent notre culture en la sublimant.
– Christian Vachon (Pantoute), 4 avril 2026
Un musulman à la cabane à sucre : Un mode d’emploi pour devenir Québécois
Au Québec, c'est devenu tellement compliqué de choisir un prénom que des parents cherchent l'inspiration dans les cimetières. Chez les musulmans, c'est plus simple (ou plus risqué, au choix). On a notre propre test de sélection qu’on appelle le « test de l’aéroport ». Si ton prénom te fait escorter direct dans une salle d’interrogatoire pour une fouille au corps, on oublie. Si, quand ton nom est appelé au micro, tout le monde cherche la sortie de secours, c’est qu’il faut revenir à la planche à dessin. Comment relever le défi de marier l’Islam à un Québec à l’héritage encore foncièrement catholique ? Khalil Guliwala, Indien musulman né à Dubaï, et Florence Morin-Laurin, Québécoise pure laine, en font l’expérience au quotidien, puisqu’ils ont uni leurs destinées depuis plusieurs années déjà. Résultat ? Une histoire d’amour interculturelle, pleine d’autodérision et de tendresse, où le mélange devient une force – un peu comme une poutine au poulet au beurre : improbable, mais délicieuse. Khalil Guliwala et Florence Morin-Laurin mènent une vie de couple mixte en s’adonnant à une parentalité à la fois tendre et lucide. Entre traditions, différences et points de rencontre, ils offrent un regard à la fois intime et universel sur le vivre-ensemble.
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