Perturbante radiographie d’une France libérée

Christian Vachon - 17 novembre 2025

Romain Slocombe, romancier chevronné, audacieux et scrupuleux, a composé trois trilogies (« La trilogie des collabos », « La trilogie de la guerre civile » et « La trilogie des damnés », cette dernière étant toujours en cours) sur la France occupée, puis libérée. Il y met en scène Léon Sadorski, un héros improbable, un être aussi infâme qu’un Iznogoud, mais représentatif des zones morales grises de l’époque. À période trouble, personnage trouble.

L’homme est un inspecteur des renseignements généraux, un flic efficace qui, lors de l’Occupation, n’hésite pas à livrer des Juifs aux Allemands. « Les ordres venaient de hauts, de très hauts. » Et pourquoi désobéir ? « Mourir jeune, c’est bon pour les jeunes précisément. »

À l’aide de dialogues mordants, restituant le ton de l’époque, de réflexions subtiles et d’insolences choquantes, Slocombe, réussit un tour de force en parvenant à humaniser ce trop respectueux représentant de l’ordre et à le rendre fascinant : « Un personnage n’a pas à être adorable pour être intéressant. » Exploitant surtout une volumineuse documentation, bien digérée, l’auteur porte un regard frais, franc, rigoureux et implacable, sur le comportement opportuniste — « il faut vivre avec son temps, » dit-on pour se justifier — de millions de Français en ce temps d’Occupation puis de Libération.

Poste de contrôle allemand sur la ligne de démarcation avec un avis d’interdiction de passage pour toute personne juive.

Dans son Les revenants de l’inspecteur Sadorski, le second tome de sa troisième trilogie (pas besoin de lire les précédents pour apprécier la saveur perturbante de cette fresque), édité chez Robert Laffont, Léon Sadorski, qui a échappé de peu au lynchage en août 1944, à la libération de Paris, et qui a été révoqué de la Police nationale, vit maintenant « sous la dictature des gaullistes et des cocos », sous une fausse identité afin d’échapper « aux justiciers du PCF » (le Parti communiste français).

Il parvient tout de même à être recruté par un Juif polonais, émigré aux États-Unis, afin de retracer des tableaux vendus lors de l’Occupation (le marché de l’art, grâce à la présence des hitlériens, connaît une prospérité inédite lors de cette période) dans le but de les restituer à leurs propriétaires légitimes. Cet ardent enquêteur consciencieux, opérant loin de son univers habituel (« c’était plus simple d’arrêter les Juifs »), va devoir s’instruire sur l’art abstrait (« ce barbouillage ne représentant rien »), sur son commerce et sur la destinée de ces milliers d’œuvres d’art « dégénérés » confisquées aux Juifs.

Une autre mission plus personnelle l’occupe : retrouver Julie Odwak, « sa Julie », cette jeune fille qu’il a sauvée d’une rafle en 1942 ainsi que l’enfant qu’il a eu d’elle.

Tout au long de ses explorations, Sadorski tente d’éviter de croiser ces « revenants », ces survivants de l’Enfer (cette « Solution finale » a-t-elle pu exister ?), ces gens, de retour, qu’il a menés à « Ochevitze » ou à « Ravensbroque ». L’ex-tortionnaire, nullement repentant, n’en a toutefois pas fini avec les assassinats et les morts sont encore plus nombreux à venir hanter ses cauchemars. Les portes de la rédemption se referment devant Sadorski. Romain Slocombe ne croit pas aux fins heureuses.

« Toute faute, ou acte injuste, que commet un homme mène le monde à la destruction. »

Christian Vachon (Pantoute), 16 novembre 2025

Roman policier

Les revenants de l'inspecteur Sadorski

Romain Slocombe - Robert Laffont

Paris, mai 1945. Avec sa femme Yvette, l'ex-policier collaborationniste Sadorski se cache sous une fausse identité. Alors qu'il a en tête de devenir enquêteur privé sur la spoliation des artistes et marchands d'art juifs, une lycéenne déportée rescapée de Ravensbrück menace sa sécurité.

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